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Identification de suspects : un biais dans l’interprétation des tapissages de police

6 février 2012 par Frank Arnould

Un suspect est plus probablement innocent quand un témoin oculaire ne l’a pas identifié dans un tapissage. Une étude montre pourtant que des juges professionnels ne sont pas forcément convaincus par la valeur de cette information.

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En 2008, le psychologue Steven Clark et ses collègues publient les résultats d’une méta-analyse de 94 expériences, issues de 49 études publiées dans des revues scientifiques, comparant des tapissages de police avec présence ou absence du coupable [1]. Quand les témoins oculaires ont identifié le suspect, observent les chercheurs, la probabilité de sa culpabilité est 5,4 fois plus élevée que la probabilité de son innocence. Quand les témoins oculaires ont identifié un figurant, la probabilité de l’innocence du suspect est deux fois plus élevée que la probabilité de sa culpabilité. Enfin, quand les témoins oculaires n’ont identifié aucune personne, la probabilité de l’innocence du suspect est 2,1 fois plus élevée que la probabilité de sa culpabilité.

Ces données indiquent notamment que l’absence d’identification d’un suspect n’est pas une information à écarter au cours d’une enquête criminelle. Elle possède en effet un certain pouvoir pour diagnostiquer l’innocence probable d’un suspect.

Le psychologue Eric Rassin, de l’Université Érasme à Rotterdam, aux Pays-Bas, a voulu savoir comment un groupe de juges professionnels réagissait face à ces trois types de situations : identification d’un suspect, d’un figurant ou absence d’identification. Pour ce faire, il a proposé aux participants de lire le résumé d’une affaire de meurtre. Après quoi, il leur a demandé d’estimer la probabilité de culpabilité du suspect. Les juges ont ensuite été informés que le suspect avait été identifié par un témoin dans un tapissage, ou que le témoin avait identifié un figurant ou qu’il n’avait pas reconnu le suspect dans la parade d’identification. Les juges ont alors été invités à se prononcer une nouvelle fois sur la probabilité de culpabilité du suspect. Ils se sont également exprimés sur la probabilité de le condamner et sur le rôle qu’a joué l’identification du suspect, du figurant ou l’absence d’identification sur la probabilité de culpabilité.

Quand les juges ont appris qu’un témoin avait identifié le suspect, la probabilité de culpabilité de ce dernier est passée de 44 % à 64 %. Quand ils ont appris que le témoin avait identifié un figurant, ils ont jugé que le suspect était probablement moins coupable (43 % et 24 % avant et après divulgation de cette information, respectivement). Quand le témoin avait déclaré que le suspect était absent de la parade, la probabilité de sa culpabilité est restée stable (38 % et 36 % avant et après divulgation de cette information, respectivement).

Après identification du suspect, 56 % des juges l’ont condamné. Ils étaient 13 % à le faire après identification d’un figurant et 33 % dans le cas d’une non-identification. Les juges ont estimé que l’absence d’identification avait joué un moins grand rôle pour estimer la probabilité de culpabilité du suspect que l’identification du suspect ou d’un figurant.

Ces résultats convergent et indiquent que les juges ont considéré les non-identifications comme ayant eu un moins grand pouvoir de diagnostic de l’innocence d’un suspect que les identifications d’un figurant. Or, les résultats de la méta-analyse de Clark et de ses collègues, rappelés plus haut, ne justifient pas cette différence de jugement. Pour Eric Rassin, l’attitude des juges serait l’expression d’un biais cognitif qui inciterait les personnes à prendre moins souvent en compte des résultats nuls (c’est-à-dire, dans le contexte présent, l’absence d’identification).

L’absence d’identification pourrait être associée à plus grande incertitude concernant la culpabilité du suspect. Cette hypothèse est confirmée par une deuxième étude mise au point par Eric Rassin. Les résultats ont montré que des étudiants d’université ont généré individuellement plus d’hypothèses alternatives aux non-identifications (en supposant que le suspect non identifié était coupable) qu’aux identifications du suspect (en supposant que le suspect identifié était innocent) ou d’un figurant (en supposant que le suspect non identifié était coupable et que l’identification du figurant était erronée). De plus, une troisième étude a montré qu’un groupe de juges professionnels a estimé que les hypothèses alternatives à l’absence d’identification avaient une plus grande valeur que les hypothèses alternatives concernant les deux autres situations [2].

Références :

Clark, S. E., Howell, R. T., & Davey, S. L. (2008). Regularities in eyewitness identification. Law and Human Behavior, 32(3), 187-218.

Rassin, E. (2013). Presence bias and the insensitivity to the diagnosticity of nonidentifications. Psychology, Crime & Law, 19(3), 203–214.

Mots clés :

Témoignage oculaire - Tapissage de police - Séance d’identification - Juge - Culpabilité - Innocence - Adultes

Sous-rubrique Actualités de la recherche – Parades d’identification

Crédit photo :

Physis3141
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)


[1] Ces études expérimentales reposent sur des situations simulées de témoignage oculaire.

[2] Il s’agissait des hypothèses alternatives émises par les participants de la seconde étude.