Identifier un suspect : du laboratoire aux situations réelles

25 septembre 2008 par Frank Arnould

Comment étudier les processus d’identification d’un suspect ? En laboratoire, les psychologues placent généralement les personnes face à une séquence vidéo décrivant un crime, avant de les inviter à participer à une séance d’identification. Peut-on généraliser les résultats obtenus de cette manière aux situations vécues par des témoins authentiques ?

Dans son numéro de juin 2000, la revue American Psychologist publie un article coécrit par le psychologue Gary Wells et plusieurs collaborateurs intitulé : « Du laboratoire au commissariat de police : une application réussie de la recherche sur le témoignage oculaire ». Un bel aveu de satisfaction ! Les auteurs y font le point sur la recherche expérimentale, essentiellement américaine, concernant la psychologie du témoignage. Celle-ci a permis des avancées notables, notamment dans la compréhension des processus d’identification d’un suspect. Ses données constituent le substrat sur lequel reposent désormais différentes recommandations pour la conduite des entretiens avec témoins ou victimes, ainsi que pour l’administration des parades d’identification.

En laboratoire, les chercheurs étudient généralement les processus impliqués dans l’identification d’un suspect en proposant aux « témoins » (le plus souvent, des étudiants d’université) de visionner une courte séquence vidéo décrivant une scène de crime. Ceux-ci sont ensuite invités à participer à une séance d’identification du suspect. Ces situations permettent de manipuler et de contrôler finement les facteurs agissant sur l’aptitude à identifier ou non le coupable avec précision comme, par exemple, les consignes données aux témoins avant le tapissage, le degré de ressemblance du suspect avec les autres membres de la parade, ou encore l’intervalle de temps séparant la scène de crime et la tentative d’identification.

La disposition expérimentale qui vient d’être décrite constitue-t-elle, pour autant, une représentation suffisamment proche de ce qui vivent les témoins réels ? Les personnes visionnant une séquence vidéo doivent vraisemblablement ressentir l’évènement comme étant moins stressant que celles assistant à un crime réel. En outre, les témoins expérimentaux se sentent probablement moins impliqués par ce qu’ils viennent de vivre que les témoins réels. Si ces deux situations sont si différentes, n’est-il pas inapproprié de généraliser de la première à la seconde ?

Pour des raisons éthiques évidentes, il est totalement exclu de soumettre des témoins expérimentaux à un crime véritable ! Cependant, les chercheurs ne manquent pas d’imagination pour faire participer des personnes, avec toutes les précautions requises, à des mises en scène se rapprochant le plus possible d’une scène réelle de crime. Par exemple, Joanna D. Pozzulo et ses collègues canadiens convoquent des étudiants pour participer à une expérience de marketing. Ces derniers ne savent pas que les psychologues leur préparent un évènement inattendu ! Chacun d’eux arrive au laboratoire accompagné d’un complice de l’expérimentatrice. Celle-ci finit par s’absenter, prétextant devoir récupérer le matériel nécessaire à l’étude. Le complice en profite alors pour subtiliser son sac à main avant de s’enfuir. Informé de la véritable nature de l’expérience, l’étudiant est ensuite invité à participer à une séance d’identification du voleur.

Quand l’auteur du vol est présent dans la parade d’identification, les auteurs de l’étude constatent que les témoins ayant participé en direct à la mise en scène du vol l’identifient tout autant que ceux en ayant vu un enregistrement vidéo. En outre, les premiers ne commettent pas significativement plus d’erreurs d’identification que les seconds. Quand l’auteur du vol est absent de la parade (une situation simulant les tapissages dans lesquels le suspect est innocent), aucune différence significative n’est constatée sur les choix opérés par les témoins selon le mode de présentation du crime.

Ces résultats suggèrent que l’identification d’un suspect n’est pas influencée par la façon dont les témoins ont vécu le crime : en direct, une procédure plus proche des situations réelles de témoignage, ou en visionnant une vidéo. Cependant, d’autres données indiquent que ces deux évènements ne sont pas toujours équivalents. Les témoins ayant vécu le crime en direct ont ressenti un niveau plus intense de stress et de vigilance (arousal) que ceux ayant visionné la vidéo. Un niveau de vigilance élevé conduit les témoins à commettre un plus grand nombre d’erreurs d’identification après avoir visionné la vidéo. En revanche, stress et vigilance n’ont pas d’influence sur la précision des identifications opérées par les témoins ayant vécu le crime en direct !

Références :

Pozzulo, J.D., Crescini, C., & Panton, T. (2008). Does methodology matter in eyewitness identification research ? The effect of live versus video exposure on eyewitness identification accuracy. International Journal of Law and Psychiatry, 31(5), 430-437.

Wells, G. L., Malpass, R. S., Lindsay, R. C. L., Fisher, R. P., Turtle, J. W., & Fulero, S. M. (2000). From lab to the police station : A successful application of eyewitness research. American Psychologist, 55(6), 581-598.

Mots clés :

Témoignage oculaire - Parade d’identification - Tapissage - Mode de présentation du crime - Méthodologie - Recherche en laboratoire - Mémoire - Cognition - Adultes