Interrogatoires filmés et minorités ethniques

31 mai 2010 par Frank Arnould

Certains spécialistes recommandent d’enregistrer les interrogatoires de police en filmant en parts égales suspect et enquêteur. Cette méthode permet-elle également de limiter les biais de jugement envers le suspect quand celui-ci est issu d’une minorité ethnique ?

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Depuis le 1er juin 2008, les interrogatoires de garde à vue et de mise en examen sont obligatoirement filmés en France. La présence d’une caméra devrait décourager les enquêteurs à utiliser des méthodes pouvant conduire les suspects à avouer un crime qu’ils n’ont pas commis. Les enregistrements obtenus constituent également des traces qui pourront être consultées afin de déterminer si les aveux sont fiables ou non.

La méthode ne serait toutefois pas sans défaut. Une série de travaux expérimentaux montre effectivement que la façon dont est perçu un suspect dépend de l’angle de vue de la caméra. Quand celle-ci se focalise sur le suspect (vu de face, enquêteur vu de dos), ses déclarations sont perçues comme plus spontanées, il est jugé plus probablement coupable, et la peine qui lui est infligée est plus lourde que lorsqu’elle se focalise sur l’enquêteur (vu de face, suspect vu de dos).

Ces différents jugements sont les moins biaisés quand la caméra filme de manière égale suspect et enquêteur, tous deux étant vus de profil. Certains spécialistes de la psychologie des interrogatoires recommandent donc l’utilisation de cette technique d’enregistrement.

Cependant, plusieurs recherches de psychologie sociale montrent qu’une personne appartenant à une minorité ethnique capte l’attention de l’observateur. Par conséquent, même la focalisaton égale de la caméra sur le suspect et l’enquêteur pourrait biaiser les jugements de jurés (spontanéité des aveux, culpabilité, lourdeur de la peine) si le suspect est issu d’un tel groupe.

C’est exactement ce que vient de découvrir une équipe de psychologues américains quand des étudiants blancs américains visionnent ce type de vidéo mettant en scène un suspect, d’origine asiatique ou afro-américaine, interrogé par un enquêteur blanc (Ratcliff et al., 2010). Les chercheurs appellent ce phénomène le « biais de saillance raciale ».

Cependant, tous les espoirs ne sont pas perdus. Les résultats indiquent qu’il est en effet possible de rétablir en quelque sorte l’équité de cette manière d’enregistrer les interrogatoires, quand suspect et enquêteur sont tous deux issus de la même minorité ethnique.

Référence :

Ratcliff, J. J., Lassiter, G. D., Jager, V. M., Lindberg, M. J., Elek, J. K., & Hasinski, A. E. (2010). The hidden consequences of racial salience in videotaped interrogations and confessions. Psychology, Public Policy, and Law, 16(2), 200-218.

Mots clés :

Interrogatoire de police – Enregistrement vidéo – Biais de jugement – Jurés – Ethnie — Adultes

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