Juger la spontanéité des aveux filmés

30 juillet 2008 par Frank Arnould

L’angle de vue de la caméra enregistrant l’interrogatoire d’un suspect module la perception de la spontanéité de ses aveux. L’attention visuelle jouerait, en partie, un rôle dans ce phénomène.

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Comment garantir qu’un suspect a avoué sa responsabilité dans un crime sans pression de la part de l’enquêteur ? L’une des réponses du système judiciaire est de filmer l’interrogatoire. Le cas échéant, l’enregistrement vidéo devrait permettre de déceler si l’audition s’est faite ou non de manière coercitive.

Cette méthode parait intuitivement sans faille. Pourtant, plusieurs recherches de psychologie montrent que la réalité est certainement plus complexe. Selon les résultats de ces travaux, les aveux du suspect sont jugés plus spontanés quand la caméra est focalisée sur lui (l’enquêteur étant vu de dos) que lorsqu’elle est fixée sur l’enquêteur (le suspect étant vu de dos). Quand la caméra filme les deux protagonistes ensemble et de profil, la spontanéité des aveux est jugée intermédiaire entre les deux situations précédentes. Autrement dit, l’angle de vue de la caméra enregistrant l’interrogatoire modifie la perception de la spontanéité des aveux ! Même leur expertise professionnelle ne protège pas les juges et les policiers contre ce biais de perspective (Lassiter, Diamond, Schmidt & Elek, 2007).

Lezlee J. Ware et ses collègues de l’Université de l’Ohio, aux États-Unis, viennent de montrer que la distribution de l’attention visuelle des participants devant juger les aveux est responsable, en partie, de ce phénomène. Dans une première expérience, ceux-ci visionnent l’enregistrement d’un interrogatoire focalisé sur le suspect ou sur l’enquêteur. L’analyse des mouvements oculaires indique que les personnes fixent plus longtemps leur attention sur le suspect dans le premier cas et sur l’enquêteur dans le second. De plus, peu importe qui parle, l’attention est focalisée sur le personnage le plus visible (selon la perspective de la caméra).

Dans la deuxième expérience, les participants visionnent un interrogatoire dans lequel le suspect et l’enquêteur sont tous deux de profil. Le champ de la caméra permet donc de les filmer de manière égale. Quand les sujets de l’expérience ont pour consigne de concentrer leur attention sur le suspect, ses aveux sont jugés plus spontanés que lorsque la consigne leur demande de la canaliser à la fois sur l’enquêteur et le suspect ou en l’absence de toute instruction. Les aveux sont jugés les moins spontanés quand la consigne exige des participants de fixer leur attention sur l’enquêteur.

En outre, l’analyse des mouvements oculaires montre que les participants devant concentrer leur attention sur le suspect l’observent plus longtemps que l’enquêteur, et inversement quand la consigne est de se concentrer sur ce dernier. Dans les deux autres situations expérimentales (fixer l’attention sur les deux personnages ou aucune consigne), l’attention est répartie de façon égale sur les deux protagonistes.

Il semble donc que l’attention visuelle module l’effet de perspective de la caméra. Les analyses montrent néanmoins que ce facteur ne peut expliquer seul ce phénomène. Une autre variable, encore mystérieuse, interviendrait également. Pour les auteurs de l’étude, il pourrait s’agir du contenu visuel disponible pour chacun des deux protagonistes.

L’effet de perspective de la caméra étant produit par plusieurs facteurs, il risque d’être difficile à éliminer. Lezlee Ware et ses collègues recommandent alors d’enregistrer les interrogatoires de telle sorte que le suspect et l’enquêteur soient identiquement visibles.

Références :

Lassiter, G. D., Diamond, S.S., Schmidt, H. C., & Elek, J. K. (2007). Evaluating videotaped confessions. Expertise provides no defense against the camera-perspective effect. Psychological Science, 18(3), 224-226.

Ware, L.J., Lassiter, D., Patterson, S.M., Ransom, M.R. Camera perspective bias in videotaped confessions : Evidence that visual attention is a mediator. Journal of Experimental Psychology : Applied, 14(2), 192-200.

Mots clés :

Aveux, Spontanéité, Interrogatoire de police, Attention visuelle, Enregistrement video, Perspective de la caméra, Cognition, Adultes

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