Jurés : émotion ou raison ?

28 janvier 2011 par Frank Arnould

Pour rendre leur verdict, le mode de pensée de certains jurés peut les conduire à prendre en considération une information extra-légale, comme l’attrait physique de l’accusé.

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Vue du Palais de justice, Paris

Défense et accusation s’attendent à ce que le jury d’un procès d’assises prenne ses décisions en toute impartialité. Comme le notent Justin Gunnell, avocat à New York, et Stephen Ceci, professeur de psychologie développementale à l’Université Cornell, aux États-Unis, cette vision des choses présuppose que les jurés font table rase de leurs préjugés, expériences personnelles et modes de pensée, dès lors qu’ils franchissent les portes du Palais de justice (Gunnell & Ceci, 2010).

Or, les deux auteurs constatent que la littérature scientifique sur le sujet ne conforte pas tout à fait ce point de vue. Au moins dans certaines circonstances, différentes informations extra-légales, comme l’âge, le sexe, les convictions religieuses, l’ethnie, l’expression émotionnelle et l’apparence physique de l’accusé, peuvent guider les jugements de jurés. Concernant le dernier aspect, ils citent les résultats d’une méta-analyse [1] concluant qu’il est plus avantageux pour un accusé d’être physiquement attrayant que le contraire !

Leur propre travail, publié récemment, s’est justement consacré à l’effet de l’attrait physique sur les verdicts. Il montre que l’apparence physique d’un accusé influence plus ou moins les décisions de jurés en fonction de leur manière habituelle de traiter les informations.

Cent-soixante-neuf étudiants d’université sont invités à jouer le rôle de jurés, et à décider, individuellement, de la culpabilité et de la peine à infliger à l’égard d’un jeune homme, accusé d’agression violente envers sa petite amie. Un résumé du procès leur est présenté, accompagné d’une photographie du prévenu. Celle-ci représente une personne fortement ou faiblement attrayante [2].

Les données indiquent, notamment, que les « jurés » traitant préférentiellement les informations de façon intuitive, et en fonction de leurs expériences personnelles et émotionnelles (les « processeurs E »), déclarent coupable un accusé peu attirant 22 % plus souvent que les jurés préférant traiter les informations de manière logique et rationnelle (les « processeurs R ») [3].

Les processeurs E infligent aussi à un accusé peu attrayant une peine de prison de 22 mois plus longue, en moyenne, qu’à un accusé attrayant. En revanche, chez les processeurs R, la détermination de la durée de la peine n’est pas influencée par le niveau d’attrait physique de l’accusé.

De plus, les processeurs E ont tendance à considérer qu’un accusé moins attrayant représente mieux le type de personnes commettant généralement des crimes. Ils déclarent également plus souvent que des facteurs extra-légaux pourraient les conduire à modifier leur verdict. Globalement, les processeurs E sont plus enclins à déclarer coupable un accusé que les processeurs R, peu importe son niveau d’attrait physique.

Ainsi, « […] le mode de pensée des jurés peut être une force puissante influençant la prise en considération d’une information extra-légale », concluent les chercheurs (p. 869, notre traduction). Néanmoins, leur travail devra être reproduit, et étendu, par exemple, aux situations reproduisant la délibération d’un jury, ou quand les jurés ont à juger un crime encore plus sérieux et moins ambigu que celui présenté dans l’expérience.

Référence :

Gunnell, J. J., & Ceci, S. J. (2010). When emotionality trumps reason : a study of individual processing style and juror bias. Behavioral Sciences & the Law, 28(6), 850-877. doi :10.1002/bsl.939  

Lecture complémentaire :

Mazé, C., Finkelstein, R., & Quentin, M. (2004). Un jury sous influence : l’impact des affects, du type d’expertise et des circonstances aggravantes sur l’activité décisionnelle des jurés. Psychologie française, 49(4), 357–372.  

Mots clés :

Juré – Émotion – Expérience personnelle – Rationalité – Verdict – Jugement

Crédit photo :

beggs
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[1] Une méta-analyse permet de résumer statistiquement les données provenant d’études portant sur un sujet identique.

[2] Le niveau d’attrait physique a été évalué indépendamment.

[3] La distinction entre processeurs E et processeurs R est issue d’une théorie (Cognitive Experiential Self Theory) élaborée par le psychologue Seymour Epstein. Elle considère que le traitement émotionnel/empirique (experiential) et le traitement rationnel coexistent. Ils fonctionnent en parallèle et peuvent interagir. Néanmoins, les personnes peuvent présenter une préférence pour l’un ou l’autre style.