Jurés et témoignages oculaires

25 juin 2010 par Frank Arnould

Que savent les jurés des facteurs influençant le témoignage oculaire ? Trente années de recherche analysées.

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Le sens commun permet-il aux jurés de juger objectivement la crédibilité d’un témoignage oculaire ? Pour répondre à cette question, les psychologues canadiens Sarah Desmarais et J. Don Read ont réalisé une méta-analyse [1] de 23 enquêtes (Desmarais & Don Read, 2011). Celles-ci ont porté sur les connaissances profanes concernant différents facteurs pouvant influencer la mémoire de témoins oculaires. Ce sont ainsi les réponses de 4669 personnes (étudiants ou adultes pouvant être retenus comme juré d’un procès) qui ont pu être analysées.

Les chercheurs se sont plus particulièrement intéressés à la précision des connaissances portant sur seize facteurs pour lesquels les experts scientifiques ont estimé à 80 % que les données étaient suffisamment fiables pour qu’elles puissent être présentées devant une cour de justice.

Dans l’ensemble, les personnes ont répondu correctement aux questions des enquêtes dans deux tiers des cas. Certaines croyances profanes se rapprochent donc des connaissances expertes (par exemple, celles portant sur l’effet de l’alcool ou de la formulation des questions sur le témoignage), d’autres en divergent (par exemple, celles portant sur la suggestibilité hypnotique ou sur la relation entre certitude et précision d’un témoignage).

Le psychologue américain Gary Wells a distingué deux catégories de variables pouvant influencer le témoignage oculaire (Wells, 1978). Les variables systémiques sont sous le contrôle du système judiciaire (par exemple, les consignes données au témoin quand il participe à une parade d’identification), alors que les variables estimatrices ne le sont pas (par exemple, les conditions d’éclairage pendant le crime ou la durée pendant laquelle le témoin a vu le visage du délinquant). Les résultats de la méta-analyse ont montré que les participants ont mieux appréhendé les premières que les secondes variables.

Les connaissances profanes se sont améliorées avec le temps : elles sont plus précises dans les enquêtes récentes que dans les enquêtes plus anciennes. Les chercheurs ont vu dans ce résultat un effet probable de la dissémination progressive des résultats de la recherche scientifique au sein du grand public.

Peu de différences ont été observées en fonction de l’échantillon (étudiants versus non-étudiants), de la juridiction (États-Unis, Royaume-Uni, Canada et Australie) et du type de publication (documents publiés ou non). Par contre, les participants ont été plus « performants » en indiquant leur accord ou désaccord avec les questions posées, par rapport à leurs réponses aux questions à choix multiple. Cette observation reste difficile à interpréter. Les réponses « accord-désaccord » auraient-elles pu, par exemple, surestimer les connaissances réelles des participants ?

Toutes ces enquêtes ont fait usage de questionnaires, sondant directement les connaissances des participants. Ces derniers ont-ils compris et interprété correctement les questions, notamment lorsque celles-ci ont été reprises d’enquêtes destinées à un public d’experts ? Quelle valeur peut-on accorder aux connaissances évaluées de cette manière ? Récemment, les psychologues Jill Alonzo et Sean Lane ont en effet montré que les croyances sur le témoignage oculaire exprimées dans un questionnaire par les participants de l’étude n’ont pas permis de prédire leur façon de juger des affaires de justice (Alonzo & Lane, 2010).

Références :

Alonzo, J. D., & Lane, S. M. (2010). Saying versus judging : Assessing knowledge of eyewitness memory. Applied Cognitive Psychology, 24(9), 1245–1264.

Desmarais, S., & Don Read, J. (2011). After 30 years, what do we know about what jurors know ? A meta-analytic review of lay knowledge regarding eyewitness factors. Law and Human Behavior, 35(3), 200-210.

Wells, G. (1978). Applied eyewitness-testimony research : System variables and estimator variables. Journal of Personality and Social Psychology, 36(12), 1546-1557.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Jurés – Enquêtes – Mémoire – Adultes

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RaeA
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[1] Une méta-analyse permet d’effecteur un résumé statistique de recherches portant sur un sujet commun.