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L’Entretien Cognitif est aussi efficace chez les témoins oculaires âgés

23 septembre 2011 par Frank Arnould

Les témoins oculaires âgés résistent mieux aux suggestions trompeuses après avoir été interrogés à l’aide d’une version adaptée de l’Entretien Cognitif.

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L’Entretien Cognitif (EC) constitue aujourd’hui l’une des procédures les plus intéressantes pour recueillir la parole de victimes ou de témoins oculaires. Depuis la première publication en 1984 (Geiselman et al., 1984), il a fait l’objet de nombreux tests empiriques évaluant son efficacité par rapport à un entretien contrôle (Memon, Meissner, & Fraser, 2010). Les bénéfices associés à cette technique sont tels que quantité de policiers dans le monde, y compris en France, y sont aujourd’hui formés.

Le protocole, dans sa version d’origine, repose essentiellement sur l’utilisation, par le témoin, de quatre aides mnémotechniques : restaurer mentalement le contexte physique et psychologique du crime ; le rappel exhaustif des faits, même de ceux qui peuvent paraître sans importance ; le changement d’ordre du rappel, consistant à se souvenir des faits en remontant le temps ; le changement de perspective, le rappel s’effectuant selon une perspective différente de celle du témoin, par exemple en prenant celle d’une autre personne ayant été présente sur les lieux du crime. Ces stratégies de rappel n’ont pas été choisies au hasard, mais en fonction d’arguments théoriques issus de la psychologie cognitive de la mémoire humaine.

L’Entretien Cognitif a connu une première révision au début des années 1990, dans laquelle ont été intégrés des principes de dynamique sociale et de communication. Plus récemment, une série de travaux a testé des versions modifiées du protocole, soit pour en rendre son utilisation plus aisée, soit pour l’adapter à des populations particulières pour lesquelles certaines aides ne seraient pas adaptées. Ces modifications consistent donc généralement à supprimer au moins l’une des consignes de l’Entretien Cognitif original.

Le groupe de recherche dirigé par Robyn Holliday, de l’Université de Leicester, au Royaume-Uni, a testé l’efficacité d’une variante de l’Entretien cognitif chez des adultes jeunes et âgées (Holliday et al., 2012). Dans le protocole retenu, la consigne de changement de perspective a été éliminée, car, selon les auteurs de l’étude, elle peut favoriser la fabrication de détails chez l’adulte. En outre, une version abrégée de la procédure serait plus adaptée aux témoins âgés en raison de leurs difficultés d’attention et des problèmes d’oubli rapide qu’ils peuvent éprouver.

Les participants ont tout d’abord visionné l’enregistrement vidéo d’un vol à l’arraché. Le lendemain, un compte rendu de l’infraction leur a été présenté. Celui-ci contenait plusieurs informations erronées sur les faits, censés tromper les témoins. Les sujets de l’expérience ont ensuite répondu à différents tests permettant d’évaluer leur statut cognitif et leur niveau de dépression [1]. Une partie d’entre eux a ensuite été interrogée sur le vol à l’aide de l’Entretien Cognitif Modifié. Ainsi, durant la phase de rappel libre de l’entretien, les témoins de la scène ont été invités à se souvenir des faits à l’aide des consignes de rappel exhaustif, de réinstauration mentale du contexte et de changement d’ordre. Après cela, une série de questions leur a été posée sur des éléments qu’ils avaient mentionnés pendant la phase de rappel libre. Avant de répondre à chacune des questions, les témoins devaient former une image mentale de l’élément en cause.

L’autre partie des sujets a été interrogée à l’aide d’un Entretien Structuré, lui aussi composé d’une phase de rappel libre (sans les aides mnémotechniques de l’Entretien cognitif) et d’une phase de questions sur les aspects de l’infraction précédemment abordés par les témoins eux-mêmes (sans formation d’images mentales).

Tous les participants ont ensuite répondu à un test de reconnaissance sur les faits, dans lequel était notamment présentées les informations trompeuses qui leur avaient été communiquées quelques instants plus tôt. Bien sûr, ce test devait permettre de déterminer si les participants avaient ou non intégrés ces suggestions trompeuses dans leur mémoire.

Globalement, et par rapport à l’Entretien Structuré, l’Entretien Cognitif Modifié a permis aux participants, jeunes et âgés, de se souvenir d’un plus grand nombre de détails corrects sur les faits, surtout ceux ayant porté sur les personnes et les actions, sans augmentation des souvenirs incorrects (détails présents dans la scène mais rappelés avec des erreurs) ou des confabulations (rappel de détails absents de la scène).

L’influence bénéfique de l’Entretien Cognitif Modifié sur la mémoire des témoins oculaires a toutefois été plus prononcée chez les sujets jeunes que chez les sujets âgés. Dans l’ensemble, les séniors se sont souvenus d’un moins grand nombre d’éléments corrects que leurs cadets, et leurs déclarations ont aussi été moins complètes.

Pour expliquer l’influence positive de l’Entretien Cognitif Modifié sur la mémoire des personnes âgées, les auteurs de l’étude ont fait référence à l’hypothèse du « soutien environnemental ». Selon cette hypothèse, les adultes âgés échoueraient souvent dans différentes tâches de mémoire, car ils éprouveraient plus de difficultés que les jeunes adultes à utiliser des indices contextuels pour faciliter l’accès aux souvenirs. Dans l’Entretien Cognitif Modifié, ce soutien environnemental leur aurait été fourni, dans la phase de rappel libre, par la consigne de restauration mentale du contexte et, dans la phase de questions, par la formation d’images mentales.

L’analyse du test de reconnaissance final a révélé que l’Entretien Cognitif Modifié a permis aux témoins âgées de mieux résister aux suggestions trompeuses. Pour les témoins plus jeunes, aucun effet de désinformation n’a été constaté, quel que soit le mode d’entretien auquel ils avaient été soumis.

Ces résultats, ont conclu les chercheurs, suggèrent qu’un Entretien Cognitif Modifié adapté aux témoins âgés permet à ces derniers de produire des déclarations contenant un plus grand nombre de détails légalement pertinents, tout en leur offrant une certaine protection contre les suggestions trompeuses.

Références :

Geiselman, R. E., Fisher, R. P., Firstenberg, I., Hutton, L. A., Sullivan, S. J., Avetissan, I. V., & Prosk, A. L. (1984). Enhancement of eyewitness memory : An empirical evaluation of the cognitive interview. Journal of Police Science and Administration, 12(1), 74-80.

Holliday, R. E., Humphries, J. E., Milne, R., Memon, A., Houlder, L., Lyons, A., & Bull, R. (2012). Reducing misinformation effects in older adults with cognitive interview mnemonics. Psychology and Aging, 27(4), 1191‑1203.

Memon, A., Meissner, C. A., & Fraser, J. (2010). The Cognitive Interview : A meta-analytic review and study space analysis of the past 25 years. Psychology, Public Policy, and Law, 16(4), 340-372.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Vieillissement – Mémoire – Cognition – Entretien Cognitif – Adultes jeunes – Personnes âgées

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Sous-rubrique Actualités de la recherche – Entretiens et interrogatoires

Crédit photo :

BlackpitShooting
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)


[1] Ces tests ont indiqué que les participants ne souffraient ni de troubles cognitifs, ni de dépression.