L’effet de focalisation sur l’arme chez les enfants

5 mars 2008 par Frank Arnould

Deux études récentes montrent que les enfants, même très jeunes, peuvent se souvenir moins bien de l’apparence physique d’une personne quand celle-ci a été vue en présence d’une arme.

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Un témoin ou une victime peuvent avoir des difficultés à se souvenir de l’apparence physique d’un malfaiteur lorsque celui-ci a brandi une arme. Il existe deux façons d’interpréter ce phénomène. Selon la première, l’arme est un objet menaçant qui provoque un éveil émotionnel chez le témoin ou la victime. Ceux-ci concentrent alors leur attention sur l’élément central de la scène (l’arme) au détriment des informations périphériques (l’apparence physique du malfaiteur). Selon la seconde, l’arme capte l’attention parce que son apparition est inhabituelle et inattendue. C’est cette interprétation qui est le plus souvent confirmée dans la littérature expérimentale.

L’effet de focalisation sur l’arme a été étudié exclusivement chez l’adulte. Les enfants peuvent pourtant être témoin ou cible de violence impliquant une arme. La revue Psychology, Crime & Law publie dans son premier numéro de 2008 deux articles qui sont les premiers à montrer que cet effet existe bel et bien chez les enfants, dès l’âge de 4-5 ans. Toutefois, les deux expériences ne concluent pas de la même manière sur l’origine du phénomène.

Dans l’étude dirigée par Graham Davies et ses collègues de l’Université de Leicester au Royaume-Uni, des enfants âgés de 7, 8 et 9 ans doivent mémoriser un ensemble d’objets. Parmi ceux-ci se trouve une seringue remplie d’un liquide rouge (l’objet menaçant). Pour une partie des participants, elle est remplacée soit par un objet neutre (un stylo) soit par un objet intéressant (un téléphone mobile) censé attirer l’attention. Les enfants ayant vu la seringue se rappellent non seulement d’un moins grand nombre d’objets, mais se souviennent aussi moins bien de l’apparence physique de l’expérimentateur que ceux qui ont vu le téléphone mobile ou le stylo. Par rapport à ces deux objets, la seringue est plus souvent rappelée en priorité, ce qui indiquerait qu’une attention toute particulière lui a été prêtée. Ces résultats sont compatibles avec la théorie de l’éveil émotionnel. Contrairement à l’objet menaçant, l’objet intéressant (le téléphone portable) n’a apparemment pas capté l’attention des enfants de telle sorte que leur mémoire de l’apparence physique de l’expérimentateur soit détériorée. Néanmoins, cet objet n’a peut être pas été ressenti comme suffisamment inhabituel par les participants dans le contexte de l’expérience.

Quant à l’étude publiée par l’équipe de recherche dirigée par Kerri Pickel de la Ball State University dans l’Etat de l’Indiana aux Etats-Unis, elle confirme la seconde interprétation de l’effet de focalisation sur l’arme. Elle est aussi plus convaincante méthodologiquement et la situation expérimentale choisie est plus proche de celle d’un crime réel. Des enfants de 4-5 et 7-8 ans, ainsi que des adultes, visionnent une bande vidéo décrivant une mère préparant la fête d’anniversaire de sa fille. Un homme arrive, tenant un couteau de cuisine ou une bouteille d’eau. Pendant une absence de la maîtresse des lieux, il vole de l’argent dans le porte-monnaie laissé sur le table. Les témoins, même les plus jeunes d’entre eux, se souviennent moins bien de l’apparence de l’homme lorsque celui tient un couteau de cuisine tout en jouant le rôle d’un employé de la poste. Lorsqu’il est habillé en chef de cuisine et joue le rôle en accord, ils se souviennent mieux de son apparence aussi bien lorsqu’il détient le couteau que la bouteille d’eau. Le couteau détériore donc la mémoire de l’apparence physique de son propriétaire seulement quand il est utilisé de manière inattendue et incohérente avec l’idée que les témoins se font généralement du rôle mis en scène (ici, celui du facteur).

Références :

Davis, G.M., Smith, S., & Blincoe, C. (2008). A “weapon focus” effect in children. Psychology, Crime & Law, 14(1), 19-28.

Pickel, K.E., Narter, D.B., Jameson, M.M., Lenhardt, T.T. The weapon focus effect in child eyewitness. Psychology, Crime & Law, 14(1), 61-72.

Mots-clés :

Témoignage oculaire, Effet de focalisation sur l’arme, Mémoire, Apparence physique, Eveil émotionnel, Saillance, Capture attentionnelle, Attention visuelle, Représentations schématiques, Enfants d’âge préscolaire, Enfants d’âge scolaire, Adultes

Crédit photo :

Jill Greenseth
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