L’enjeu dans la détection du mensonge

24 septembre 2013 par Frank Arnould

Quand l’enjeu du mensonge est important, les menteurs sont plus facilement détectés.

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Savons-nous détecter le mensonge ? Pour répondre à cette question, les psychologues américains Charles Bond et Bella DePaulo ont analysé plus de 200 documents scientifiques dans lesquels avait été étudiée la capacité des participants (plus de 24 000 en tout) à détecter mensonge et vérité (Bond & DePaulo, 2006). La conclusion est sans appel : le taux moyen de détection est de 54 %, soit à peine plus que le niveau de la chance (50 %). Ce résultat suggère que c’est donc le hasard qui guide le plus souvent nos décisions quand nous devons décider si une personne ment ou est sincère.

Cependant, la majorité des travaux portant sur la détection du mensonge font l’objet d’une critique récurrente. En effet, les chercheurs présentent aux participants à leurs études des enregistrements d’individus (le plus souvent, des étudiants d’université) à qui l’on a demandé de mentir ou de dire la vérité. Dans le cadre d’une recherche de psychologie, les personnes filmées ne courent aucun risque particulier et se sentent probablement peu incitées à être convaincantes. Par contre, l’avenir judiciaire des suspects de crimes réels dépend de leur aptitude à convaincre et à paraître sincères. Chez les menteurs, un tel enjeu pourrait exacerber la manifestation des signes du mensonge. Sa détection serait ainsi facilitée.

C’est ce que vient d’observer une équipe de recherche américaine, mais surtout dans l’un des groupes de sujets ayant participé à l’expérience (Carlucci, Compo, & Zimmerman, 2013). Les chercheurs ont sélectionné quatre enregistrements vidéo d’individus interrogés pendant un contrôle routier réel. Tous niaient être en infraction. Cependant, la fouille du véhicule révèlera la présence de drogues ou d’un passager clandestin (les personnes ont donc menti, et ce, dans deux vidéos) ou s’avérera infructueuse (les personnes ont dit la vérité, et ce, dans les deux autres vidéos). Pour les personnes interrogées, l’enjeu était important : il s’agissait d’être convaincant aux yeux des policiers, afin d’éviter des poursuites judiciaires. Les enregistrements ont ensuite été présentés à des étudiants et à des policiers. Les chercheurs leur ont demandé de détecter qui mentait et qui disait la vérité [1].

Globalement, le taux de détection du mensonge et de la vérité a été de 62 %. Les résultats indiquent donc que détecter le mensonge et la vérité est plus facile quand l’enjeu pour les personnes interrogées est important. Toutefois, cette amélioration a été surtout sensible chez les étudiants dont le score de détection (63 %), contrairement à celui des policiers (60%), était significativement plus élevé, d’un point de vue statistique, que le niveau de détection moyen de 54 % observé par Bond et DePaulo dans la littérature scientifique (voir ci-dessus) [2].

En fait, les policiers se sont montrés plus suspicieux que les étudiants vis-à-vis des individus qu’ils avaient à juger. Cela les a conduits à détecter avec succès le mensonge (dans 80 % des cas), mais à détecter moins souvent les personnes sincères (42 %). Ce biais de mensonge (lie bias, en anglais) chez les policiers est aujourd’hui bien documenté dans la littérature scientifique.

Par rapport aux étudiants, les policiers ont indiqué que, pour détecter le mensonge, ils utilisaient plus souvent des indices corporels, ainsi que d’autres indices visuels popularisés par l’ouvrage de formation à l’interrogatoire d’Inbau et collaborateurs. Or, ces indices sont connus pour être peu performants (lire sur PsychoTémoins : Détection du mensonge : changer les pratiques). Les chercheurs ont conclu que ce résultat pourrait expliquer les différences observées entre policiers et étudiants.

Références :

Bond, C. F., Jr, & DePaulo, B. M. (2006). Accuracy of deception judgments. Personality and Social Psychology Review, 10(3), 214–234. doi:10.1207/s15327957pspr1003_2

Carlucci, M. E., Compo, N. S., & Zimmerman, L. (2013). Lie detection during high-stakes truths and lies. Legal and Criminological Psychology, 18(2), 314–323. doi:10.1111/j.2044-8333.2012.02064.x

Vrij, A. (2008). Detecting Lies and Deceit : Pitfalls and Opportunities. (2nd éd.). Chichester : Wiley.

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[1] Bien évidemment, l’issue de la fouille des véhicules n’a pas été présentée aux participants.

[2] À titre de comparaison, le psychologue Aldert Vrij a répertorié, en 2008, sept études dans lesquelles des policiers devaient détecter le mensonge et la vérité dans des situations réelles avec un enjeu important pour les individus interrogés, tous adultes. Les taux de détection du mensonge et de la vérité variaient de 64 % à 72 %, ceux de la détection du mensonge, de 51 % à 70 % et ceux de la vérité, de 60 % à 73 %