L’influence d’une rumeur sur le témoignage de jeunes enfants

24 mars 2006 par Frank Arnould

Au cours d’une enquête judiciaire, de jeunes enfants pourraient intégrer dans leurs souvenirs une rumeur colportée par des pairs ou des adultes. Une équipe de psychologues a étudié ce phénomène chez cent-soixante-quinze enfants âgés de 3 à 5 ans (Principe, Kanaya, Ceci & Singh, 2006).

Le protocole expérimental utilisé est le suivant. Les enfants assistent à un spectacle de magie au cours duquel le magicien Mumfry ne réussit pas à faire apparaître un lapin de son chapeau. Les enfants sont alors répartis en quatre groupes :

- un groupe d’enfants surprenant une conversation entre deux adultes où il est dit que le lapin s’est perdu et qu’il mange des carottes dans l’une classe de l’école ;
- un groupe constitué de camarades de classe des enfants du groupe précédent, mais n’ayant pas entendu la conversation entre adultes. Les auteurs s’attendent à ce que les enfants du premier groupe communiquent la rumeur à leurs camarades au cours de conversations spontanées ;
- un groupe contrôle d’enfants n’ayant pas entendu la conversation et n’étant pas des camarades de classe des deux groupes précédents ;
- un groupe d’enfants témoins qui ont effectivement vu un lapin manger des carottes dans leur classe, n’ayant ni entendu la rumeur et ni interagi avec les enfants des trois autres groupes.

Une semaine plus tard, les enfants sont interrogés une première fois et participent à un entretien neutre ou suggestif. Après une délai de deux semaines, les enfants sont à nouveau interrogés. Des résultats étonnants se dégagent de l’analyse des données de cet interrogatoire final.

Est-ce que la rumeur risque d’être intégrée dans les souvenirs des enfants ? Lorsque les analyses portent sur le rappel total (questions ouvertes et spécifiques), les enfants du groupe contrôle sont bien évidemment ceux qui rappellent le moins l’événement (36 %) et tous les enfants témoins s’en souviennent. Quatre-vingt-dix-huit pour cent des enfants qui ont surpris la conversation entre adultes et 100 % de leurs camarades de classe rappellent l’événement cible. Autrement dit, ces enfants ont autant de chance de se souvenir qu’un lapin a mangé des carottes dans leur classe que les enfants qui ont réellement assisté à cet événement !

Les résultants indiquent également que les enfants ont une plus grande tendance à se souvenir de l’événement cible après un interrogatoire suggestif qu’après un interrogatoire neutre.

Lorsque les analyses portent uniquement sur le rappel libre, les enfants exposés à la rumeur ne diffèrent pas non plus significativement des enfants témoins. Contrairement au rappel total, il n’existe pas de différence selon la technique d’interrogatoire (suggestive ou neutre) : dans ce cas, la rumeur a un effet plus puissant sur la mémoire que les questions suggestives

Puisque la rumeur d’un événement fictif a pu être intégrée dans la mémoire des jeunes participants de cette étude, à quelle source ces enfants attribuent-ils l’origine de leurs souvenirs ? Pensent-ils qu’ils ont réellement vu le lapin manger une carotte dans leur classe ou pensent-ils qu’ils en ont juste entendu parler par quelqu’un d’autre ?

Les résultats montrent que les deux groupes d’enfants exposés à la rumeur ont une plus grande tendance à dire qu’ils ont réellement assisté à l’événement cible que les enfants du groupe contrôle lorsque les analyses portent sur le rappel total.

Concernant le rappel libre, 84 % des enfants témoins, 45 % des enfants ayant surpris la conversation et 62 % des camarades de classe disent avoir réellement assisté à l’événement, le premier groupe différant significativement des deux autres. Le type d’interrogatoire n’a pas d’effet sur cette variable dans les questions ouvertes. La rumeur excerce donc également son pouvoir sur ce type de jugement.

Les auteurs ont également analysé la longueur des rappels de l’événement cible. Le résultat général à retenir est que les enfants exposés à une rumeur, en particulier les camarades de classe, font des récits plus élaborés et détaillés de l’événement cible que les enfants réellement témoins. Les enfants ayant entendu une conversation, les camarades de classe et le groupe contrôle qui déclarent avoir vu le lapin ont également un nombre d’unités syntaxiques plus élevé que ceux pensant en avoir juste entendu parler par quelqu’un d’autre.

Selon les auteurs, les enfants qui se souviennent d’un événement qu’ils n’ont pas vécu ont donc embelli leurs témoignages par des détails narratifs. La présence de récits détaillés n’est alors pas forcément un bon indicateur de l’exactitude d’un témoignage chez de jeunes enfants.

En résumé, l’étude de Principe et al. (2006) montre qu’une rumeur (propagée par des adultes ou des pairs) peut non seulement provoquer l’apparition de faux souvenirs d’un événement fictif, mais aussi agir sur la façon dont de jeunes enfants estiment l’avoir vécu. Lorsqu’une rumeur est intégrée dans leur mémoire, ces enfants ont aussi tendance à en parler en ajoutant des détails fictifs.

Référence :

Principe, G.F., Kanaya, T., Ceci, S.J., & Singh, M. (2006). Believing is seeing. How rumors can engender false memories in preschoolers. Psychological Science, 17, 243-248.

Mots-clés :

Témoignage oculaire - Faux souvenir - Mémoire - Rumeur - Suggestibilité - Mineurs - Enfants d’âge préscolaire

A lire également sur PsychoTémoins :

Fausse rumeur et témoignages d’enfants

Nouvelles données concernant l’influence d’une fausse rumeur sur le témoignage des enfants