L’ordinateur, les mathématiques et le témoin oculaire

4 novembre 2008 par Frank Arnould

Plaidoyer pour l’utilisation des modèles formels et de simulation en psychologie du témoignage oculaire.

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Malgré le nombre impressionnant d’articles publiés dans les revues spécialisées chaque année, la psychologie scientifique reste mal connue. En particulier, le grand public ne sait pas (ou sait peu) que les psychologues développent et testent différents modèles mathématiques d’activités mentales telles que la mémoire (voir, par exemple, Raaijmakers & Shiffrin, 2002). Ces modèles formels sont souvent implémentés dans des programmes informatiques qui tentent de simuler les processus en question (les modèles computationnels). La psychologie suit donc une orientation commune à bien d’autres disciplines scientifiques.

Pour le néophyte, mathématiser les processus mentaux peut paraître surprenant. Les modèles mathématiques et de simulation présentent pourtant de nombreux avantages. Ils sont explicites et exprimés dans un langage (celui des mathématiques) qui n’est pas ambigu. Ils contraignent le psychologue à spécifier complètement les processus qu’il cherche à représenter. En outre, ces modèles sont testables et peuvent être confrontés aux données expérimentales.

Dans un article paru dans Applied Cognitive Psychology, le psychologue Steven Clark, de l’Université de Californie à Riverside, Etats-Unis, souhaite inciter ses collègues spécialistes du témoignage oculaire à prendre, eux aussi, le chemin de la théorisation formelle (Clark, 2008). Il est lui-même l’auteur du modèle WITNESS (Clark, 2003) dont l’objectif est de simuler les mécanismes en jeu quand un témoin tente d’identifier l’auteur d’un crime.

WITNESS s’inspire des modèles de la mémoire dits à appariement global (Clark & Gronlung, 1996). L’apparence du coupable est conçue comme un vecteur d’éléments. Le souvenir qu’en a le témoin est représenté également par un vecteur, mais associé à du bruit, indiquant que la trace mnésique est imparfaite. Le modèle spécifie également la similitude entre membres de la parade d’identification (entre distracteur [1] et malfaiteur et entre suspect innocent et malfaiteur). Face à une parade d’identification, WITNESS calcule l’appariement de chaque membre du tapissage au souvenir du témoin. L’identification est ensuite effectuée au moyen d’une règle de décision qui stipule que le meilleur appariement est celui dépassant un certain critère.

Steven Clark a appliqué ce modèle de simulation au problème de la sélection des distracteurs d’une parade d’identification (Clark, 2003). Les résultats montrent que WITNESS s’ajuste bien aux données expérimentales, même si des déviations sont constatées. Clark (2008) pense que le modèle pourrait apporter des réponses intéressantes à d’autres questions comme le rôle des instructions communiquées au témoin avant la séance d’identification et l’effet d’ombrage verbal (la description verbale du coupable détériore quelquefois l’aptitude du témoin à l’identifier ultérieurement).

Un reproche récurrent fait à la psychologie du témoignage est d’être faiblement théorisée ou de disposer de théories encore peu développées (Clark, 2008 ; Lane & Meissner, 2008 ; Wells, 2008). Le psychologue Kurt Lewin estimait pourtant qu’il n’y avait rien de plus pratique qu’une bonne théorie [2] ! Les théories en psychologie du témoignage sont donc utiles, moins parce qu’elles sont justes ou fausses, conclue Steven Clark, mais parce qu’elles guident la recherche expérimentale (2008, p. 811).

Références :

Clark, S.E. (2003). A memory and decision model for eyewitness identification. Applied Cognitive Psychology, 17(6), 629-654.

Clark, S.E. (2008). The importance (necessity) of computational modelling for eyewitness research. Applied Cognitive Psychology, 22(6), 803-813.

Clark, S.E., & Gronlung, S.D. Global matching models of recognition memory : How the models match the data. Psychonomic Bulletin & Review, (3(1), 37-60. Disponible en ligne dans les archives de la revue Psychonomic Bulletin & Review.

Lane, S.M., & Meissner, C.A. (2008). A "middle road" approach to bridging the basic-applied divide in eyewitness identification research. Applied Cognitive Psychology, 22(6), 779-787.

Raaijmakers, J.G.W. & Shiffrin, R.M. (2002). Models of memory. In H. Pashler & D. Medin (Eds.), Stevens’ Handbook of Experimental Psychology, Third Edition, Volume 2 : Memory and Cognitive Processes, (pp. 43-76). New York : John Wiley & Sons. Disponible en ligne sur la page personnelle de Jeroen Raaijmaker : http://users.fmg.uva.nl/jraaijmakers/PDFs/models%20of%20memory2.pdf

Wells, G.L. (2008). Theory, logic and data : Paths to a more coherent eyewitness science. Applied Cognitive Psychology, 22(6), 853-859.

Mots clés :

Parade d’identification - Tapissage de police - Mémoire - Théorie - Modèles mathématiques - Modèles computationnels - Simulation par ordinateur - Psychologie cognitive - Sciences cognitives - Cognition

Sur le web :

Modèles mathématiques de la mémoire humaine : tutoriaux (en anglais)

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[1] Les distracteurs d’une parade d’identification sont les personnes dont l’innocence est connue et présentées avec le suspect.

[2] Source : Fiske, S.T. (2004). Psychologie sociale. De Boeck : Bruxelles, p. 55.