• Accueil
  • Actualités
  • L’usage controversé des supports non verbaux dans le recueil des témoignages d’enfants

L’usage controversé des supports non verbaux dans le recueil des témoignages d’enfants

2 mars 2011 par Frank Arnould

Peu de preuves scientifiques soutiennent l’usage des poupées anatomiquement détaillées et celui du croquis d’un corps humain pour recueillir le témoignage de jeunes enfants, présumés victimes d’agressions sexuelles.

PNG - 42.2 ko

Obtenir des témoignages complets et précis de la part d’enfants qui auraient subi des agressions sexuelles, tout particulièrement auprès des plus jeunes d’entre eux, constitue un défi permanent pour les personnes chargées de recueillir leurs déclarations.

Pour aider ces victimes présumées à surmonter leurs difficultés verbales, cognitives, mnésiques et émotionnelles, certains professionnels ont incorporé des supports non verbaux dans leur pratique, supports censés faciliter le dévoilement ou la clarification des sévices : les poupées détaillées sur le plan anatomique – avec présence des organes génitaux – et le croquis d’un corps humain.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, ces méthodes populaires ont fait leur apparition dans un contexte judiciaire avant que des recherches aient vérifié leur intérêt dans le recueil des témoignages d’enfants à propos d’attouchements.

L’équipe américaine dirigée par Debra Poole, du département de psychologie de l’Université du Central Michigan, a récemment fait le point sur la littérature scientifique parue depuis sur ces techniques (Poole, Bruck, & Pipe, 2011). Les recherches répertoriées portent sur des enfants témoignant à propos d’actes présumés d’agressions sexuelles, d’un examen médical, ou de contacts corporels inoffensifs mis en scène dans le cadre d’une expérience sur la mémoire. Les conclusions de ce recensement, dont on trouvera ci-dessous les points essentiels, ne plaident guère en faveur de ces méthodes.

Concernant les poupées anatomiquement détaillées (PAD), les auteurs rappellent que plusieurs compétences cognitives sont nécessaires pour que les enfants puissent utiliser ce type de support. Ils doivent être capables de concevoir qu’une PAD est un objet et un symbole qui les représente eux-mêmes. Ils doivent aussi pouvoir reproduire sur la poupée des évènements passés, et se concentrer sur l’entretien, sans dériver vers une activité de jeu avec la poupée. Ces trois habiletés, nous dit la recherche, ne seraient pas maîtrisées par les plus jeunes enfants, auxquels se destine pourtant en priorité cette technique.

Les auteurs notent que les experts sont arrivés, au milieu des années 90, à trois conclusions concernant les PAD : 1) elles ne permettent pas de distinguer de manière fiable les enfants agressés sexuellement des enfants non agressés ; 2) les enquêteurs ne devraient pas s’en servir avant un entretien verbal ; 3) leur usage est particulièrement risqué avec les enfants de moins de 5 ans. Les PAD devraient alors servir uniquement à clarifier et à détailler les agressions. Cependant, des études sur le terrain et en laboratoire montrent que ces poupées n’aident pas non plus les enfants à mieux décrire des actes d’attouchements.

Avec la technique du croquis d’un corps humain (Human Figure Drawing), les enfants sont amenés à dévoiler ou à clarifier des attouchements en se servant du dessin réaliste d’un enfant ou d’un adulte.

Les études sur le terrain montrent que les enfants qui auraient subi des agressions sexuelles rapportent des faits inédits grâce à cette technique. Cependant, l’impossibilité des chercheurs à vérifier l’exactitude des déclarations limite la portée de ce résultat.

Les études en laboratoire, permettant d’évaluer la justesse des souvenirs, indiquent que l’introduction du croquis d’un corps humain réduit la précision des témoignages. Cette méthode peut conduire les enfants à rapporter des attouchements n’ayant jamais eu lieu.

En outre, le croquis du corps humain n’aide pas non plus les enfants à mieux décrire des attouchements révélés par ailleurs. Qui plus est, les interviewers recourant à cette méthode font un usage plus important de questions spécifiques, usage qui n’est pas recommandé par les protocoles légaux de recueil des témoignages.

Debra Poole et ses collègues constatent que les enfants sont généralement réticents à dévoiler des attouchements qu’ils ont pourtant bien subis. Pour ces chercheurs, cela reflète, particulièrement chez les plus jeunes d’entre eux, des difficultés à la fois sémantiques (comprendre ce qu’« attouchement » veut dire) et attentionnelles (encoder des actes d’attouchements imbriqués dans une séquence d’activités complexes). Aussi, poursuivent-elles, rien de surprenant à ce que les PAD et le croquis d’un corps humain ne soient pas d’un grand secours pour ces enfants, puisqu’ils n’ont pas été conçus pour les aider à surmonter ces difficultés.

Poupées anatomiquement détaillées et croquis du corps humain élèvent le risque de témoignages erronés sur des attouchements, résume l’équipe de psychologues. Par conséquent, elle invite les interviewers à reconsidérer l’idée selon laquelle ces méthodes seraient adaptées au niveau de développement des enfants.

Référence :

Poole, D. A., Bruck, M., & Pipe, M. (2011). Forensic interviewing aids : Do props help children answer questions about touching ? Current Directions in Psychological Science, 20(1), 11 -15.

Lectures complémentaires en français :

Ceci, S., & Bruck, M. (1998). L’enfant-témoin. Une analyse scientifique des témoignages d’enfants Bruxelles : De Boeck. Le chapitre 12 est entièrement consacré à l’évaluation des poupées anatomiquement détaillées. La conclusion des auteurs est « qu’il n’existe pas de données scientifiques appuyant le diagnostic clinique ou judiciaire d’abus, basé essentiellement sur l’interaction de très jeunes enfants avec des poupées anatomiques » (p. 238). Le chapitre propose des extraits de témoignages réels d’enfants, provenant d’enquêtes judiciaires aux États-Unis sur des affaires d’agressions sexuelles, montrant l’utilisation suggestive de ces poupées par les enquêteurs.

Goodman, G., & Quas, J. (1995). De l’utilité des poupées fidèles sur le plan anatomique lors de l’interrogatoire de l’enfant. Psychologie Française, 40(3), 295-301.

Mots clés :

Agression sexuelle infantile – Abus sexuel – Attouchement – Entretien – Poupées anatomiquement détaillées – Croquis d’un corps humain – Mémoire – Témoignage – Enfants d’âge scolaire – Enfants d’âge préscolaire – Mineurs

À lire également sur PsychoTémoins :

Sous-rubrique Actualités de la recherche – Témoignages d’enfants

Témoignages d’enfants : les aides non verbales aident-elles vraiment ?

Témoignages d’enfants : la vérité n’est pas dans le dessin

Crédit image :

benmarvin
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)