La crédibilité du suspect émotif

24 mai 2012 par Frank Arnould

Une étude révèle que la perception de la crédibilité d’un suspect dépendrait plus des émotions qu’il a manifestées pendant son interrogatoire que du contenu de son témoignage.

PNG - 106.7 ko

Dans une série d’expériences publiées récemment, des psychologues de l’Université d’Oslo, en Norvège, ont découvert que des adultes et des policiers jugeaient la crédibilité d’une femme, victime de viol, à partir des émotions qu’elle avait affichées pendant le recueil de son témoignage plutôt que par le contenu de ses déclarations (Bollingmo, Wessel, Eilertsen, & Magnussen, 2008 ; Dahl et al., 2007 ; Kaufmann, Drevland, Wessel, Overskeid, & Magnussen, 2003). Elle était ainsi jugée plus crédible si elle montrait des signes d’émotions négatives (pleurs, sanglots…), que si elle s’exprimait sans émotion particulière, s’en tenant aux faits. La victime jugée comme étant la moins crédible était celle qui témoignait en manifestant des signes d’émotions positives, comme des rires. Dans ces études, le contenu verbal des déclarations était strictement identique dans les différents scénarios. Seule la manière dont se comportait la victime (émotions négatives, neutres ou positives), jouée en fait par une actrice professionnelle, changeait en fonction de la version du témoignage dont prenaient connaissance les participants.

Ces résultats suggèrent que les personnes s’attendent à ce qu’une plaignante manifeste des émotions négatives et de la détresse pour pouvoir la juger crédible. Or, toutes les victimes réelles de viol ne se comportent pas de cette manière (lire, sur PsychoTémoins, la fiche Mythe n° 2 : Les victimes sont crédibles quand elles s’expriment avec émotion). De plus, les expériences ont révélé que l’expression émotionnelle de la victime influençait indirectement, par le biais de la perception de la crédibilité de la victime, la probabilité que l’accusé fût jugé coupable ainsi que le verdict final.

Une nouvelle étude norvégienne (Wessel et al., 2012) montre que l’expression émotionnelle influencerait également la perception d’un homme suspecté d’avoir commis un viol. Les participants, de jeunes adultes recrutés sur le campus de l’Université d’Oslo et ayant dû jouer le rôle d’un juré, ont visionné l’une ou l’autre des six versions d’un interrogatoire de police filmé, dans lequel un jeune homme était suspecté de viol sur une femme. En réalité, c’était un comédien professionnel qui jouait le suspect. Deux versions différentes du témoignage ont été utilisées selon que le suspect admettait ou non avoir eu recours à la force avec la victime. De plus, chacune de ces versions a été enregistrée trois fois, en fonction des émotions exprimées par le suspect pendant son interrogatoire : émotions négatives, émotion neutre ou émotions positives.

Le suspect et son témoignage ont été jugés plus crédibles quand les déclarations étaient accompagnées d’émotions négatives, et ce, quelque que soit la version du témoignage utilisée. Comme dans le cas de la victime de viol, les participants ont donc jugé la crédibilité du suspect en fonction des émotions qu’il avait affichées pendant son interrogatoire et non à partir du contenu de ses déclarations. Pourtant, quand il a été demandé aux « jurés » d’indiquer les éléments qu’ils avaient pris en compte pour décider si le suspect était crédible, ils ont estimé que le contenu des déclarations avait été l’indicateur le plus important ! L’expression émotionnelle du suspect a donc influencé les jugements des participants à leur insu, sans qu’ils ne s’en soient rendu compte !

Des différences sont apparues entre les deux versions du scénario quand les participants ont eu à estimer la probabilité de culpabilité du suspect et à décider du verdict (coupable / non coupable). Quand le suspect avait admis avoir usé de la force physique, les participants ont plus souvent voté coupable que dans le cas où il avait nié y avoir eu recours. Le type d’émotion manifesté par le suspect pendant son interrogatoire n’a pas influencé ces différents jugements . Autrement dit, les « jurés » ont, cette fois, pris en compte le contenu des déclarations du suspect.

Références :

Bollingmo, G. C., Wessel, E., Eilertsen, D. E., & Magnussen, S. (2008). Credibility of the emotional witness : A study of ratings by police investigators. Psychology, Crime & Law, 14(1), 29-40.doi:10.1080/10683160701368412

Dahl, J., Enemo, I., Drevland, G. C. B., Wessel, E., Eilertsen, D. E., & Magnussen, S. (2007). Displayed emotions and witness credibility : A comparison of judgements by individuals and mock juries. Applied Cognitive Psychology, 21(9), 1145-1155. doi : 10.1002/acp.1320

Kaufmann, G., Drevland, G. C. B., Wessel, E., Overskeid, G., & Magnussen, S. (2003). The importance of being earnest : displayed emotions and witness credibility. Applied Cognitive Psychology, 17(1), 21-34. doi:10.1002/acp.842. doi : 10.1002/acp.842

Wessel, E. M., Bollingmo, G. C., Sønsteby, C., Nielsen, L. M., Eliersten, D. E., & Magnussen, S. (2012). The emotional witness effect : story content, emotional valence and credibility of a male suspect. Psychology, Crime & Law, 18(5), 417-430. doi:10.1080/1068316X.2010.502119

Mots clés :

Emotion - Crédibilité - Culpabilité - Suspect - Juré - Adultes

À lire également sur PsychoTémoins :

Mythe n° 2. Les victimes sont crédibles quand elles s’expriment avec émotion

Crédit photo :

Enygmatic-Halycon
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)