La frontière de l’amnésie infantile

18 juin 2008 par Frank Arnould

A quel âge prend fin l’amnésie infantile ? C’est une question de méthode !

Certains thérapeutes prétendent qu’il est possible de retrouver des souvenirs de maltraitance et d’abus sexuels ayant eu lieu dans les toutes premières années de l’existence. Celles-ci sont pourtant obscurcies par l’amnésie infantile. A quel âge se termine cette période d’oubli ? Les psychologues constatent généralement que la frontière de nos souvenirs d’enfance se situe entre 3 et 4 ans. Cependant, certains auteurs l’estiment plus tardive, vers 6-7 ans, d’autres plus précoce, vers 2 ans.

La rappel ciblé (targeted recall) est l’une des techniques permettant de sonder nos souvenirs les plus anciens. Il consiste à demander aux personnes de se remémorer un évènement précis de leur enfance, évènement datable et vérifiable, en leur posant une série de questions universelles. Celles-ci portent sur les aspects habituels de ce type d’épisode de la vie. Sheingold et Tenney (1982) proposent ainsi à des adultes de se souvenir de la naissance d’un frère ou d’une sœur, alors qu’ils étaient eux-mêmes enfants. La fin de l’amnésie infantile est constatée vers 3-4 ans. La même méthode conduit Usher et Neisser (1993) à l’estimer vers 2 ans pour certains souvenirs d’enfance, comme l’arrivée d’un nouvel enfant dans la famille.

Pour quelle raison une méthode peut-elle conduire à des constatations aussi divergentes ? En fait, les deux études précédentes ne sont pas tout à fait similaires. Usher et Neisser (1993) utilisent un critère peu strict pour juger si une réponse correspond à un souvenir. Par exemple, à la question « Que portait le bébé quand vous l’avez vu la première fois ? », la réponse « des vêtements » est jugée acceptable. Dans l’étude de Sheingold et Tenney, une réponse plus spécifique est exigée pour acquérir ce statut.

L’âge de sortie de l’amnésie infantile dépendrait-il du critère utilisé pour coder les souvenirs des personnes ? Dans une recherche publiée récemment, Nicola Davis et ses collaborateurs comparent ces différentes méthodes de codage. De jeunes adultes sont invités à se remémorer l’arrivée d’un frère ou d’une sœur, alors qu’il étaient âgés eux mêmes de 5 ans ou moins. Le critère de Usher & Neisser permet effectivement de coder un plus grand nombre de questions universelles que celui de Sheingold et Tenney. Un nouveau système de codage des souvenirs est également testé. Elizabeth Loftus, en 1993, constate que certaines réponses jugées acceptables selon l’analyse Usher-Neisser, ont pu être simplement devinées ou complétées à partir de connaissances familiales générales, sans souvenirs véritables. Le nouveau critère exclue donc toute réponse semblant avoir été devinée. Il permet de coder un moins grand nombre de réponses aux questions universelles.

Quelle critère d’analyse des réponses aux questions universelles permet d’estimer au plus juste la fin de l’amnésie infantile ? Pour Davis et ses collègues, celui développé par Sheingold et Tenney est le plus acceptable. Le niveau exigé de spécificité des réponses est suffisant pour s’assurer que les déclarations des personnes correspondent effectivement à des souvenirs réels. En outre, il permet de déterminer une frontière de l’amnésie infantile identique à celle obtenue par des méthodes différentes du rappel ciblé. Le critère Usher-Neisser, trop indulgent, surévalue les souvenirs d’enfance. Celui de Loftus, trop sévère, les sous-évalue.

Références :

Davis, N., N., Gross, J., & Hayne, H. (2008). Defining the boundary of childhood amnesia. Memory, 16(5), 465-474.

Loftus, E.F. (1993). Desesperately seeking memories of the first few years of childhood : The reality of early memories. Journal of Experimental Psychology : General, 122(2), 274-277.

Sheingold, K., & Tenney, Y. (1982). Memory for a salient childhood event. In H.W. Reese (Ed.), Advances in child development and behavior (Vol. 21, pp. 297-340). Orlando, FL : Academic Press.

Usher, J.A., & Neisser, U. (1993). Childhood amnesia and the beginnings of memory four early life events. Journal of Experimental Psychology : General, 122(2), 155-165.

Mots clés :

Amnésie infantile, Oubli, Souvenirs d’enfance, Mémoire autobiographique, Adultes