La mémoire autobiographique s’améliore-t-elle avec le temps ?

29 juin 2011 par Frank Arnould

Plus d’un an après avoir rappelé de manière répétée des souvenirs autobiographiques, les personnes continueraient à se remémorer de nouveaux détails.

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Hermann Ebbinghaus (1850-1909), pionnier de la psychologie expérimentale de la mémoire humaine.

En 1885, le psychologue allemand Hermann Ebbinghaus publie les résultats d’une série d’expériences suggérant que la rétention des souvenirs s’affaiblit avec le passage du temps. Pour constater cela, Ebbinghaus mémorise des séries de syllabes sans signification, puis teste sa mémoire à différents intervalles de temps, ce qui lui permet de calculer l’économie réalisée pendant le réapprentissage des séries.

Cette conception de la destinée de nos souvenirs avec le temps est commune, et a été confirmée par de très nombreux travaux. Pourtant, dès 1913, le psychologue anglais Philip Boswood Ballard publie des résultats indiquant que, si les personnes oublient bien certains éléments mémorisés d’un test à l’autre (l’obliviscence), ils se souviennent aussi de nouveaux éléments qu’ils n’avaient pas rappelés précédemment (la réminiscence). Le phénomène d’hypermnésie est constaté quand les réminiscences sont plus nombreuses que les oublis.

Différentes enquêtes montrent d’ailleurs que juges et jurés doutent de la fiabilité des nouveaux détails apparaissant dans les déclarations d’un témoin, au fur et à mesure de ses auditions, alors que ces informations peuvent être précises (Fisher, Brewer, & Mitchell, 2009)

Une étude récente suggère que la mémoire autobiographique s’améliorerait aussi avec le passage du temps, les personnes étant capables de se remémorer de nouveaux détails plus d’un an après avoir rappelé des évènements de leur vie à différentes reprises.

Un groupe d’adultes d’âge moyen est invité à se souvenir, sur une période de trente jours, d’évènements personnels, vécus au moins deux ans plus tôt. Dans la condition « Remémoration à distance », douze souvenirs sont rappelés le jour 1 et le jour 30. Dans la condition « Remémoration récente », douze souvenirs sont rappelés les jours 28 et 30. Dans la condition « Remémoration multiple », douze autres souvenirs sont rappelés les jours 1, 7, 14, 21, 28 et 30. Une partie des participants retourne ensuite au laboratoire un an et demi après la fin de cette première phase de l’étude, et est interrogée une nouvelle fois sur l’ensemble de ces évènements autobiographiques.

Les chercheurs découvrent que les souvenirs ne s’appauvrissent pas quand ils sont racontés après un délai d’un an et demi. Au contraire, ils sont plus détaillés et plus contextualisés. De nouvelles informations sont ajoutées et des détails rappelés précédemment sont enrichis. « Envisagez combien serait inadapté notre système mnésique si nos souvenirs autobiographiques se fragmentaient, perdaient en détail, se désorganisaient et devenaient confus avec le temps […]. Au contraire, un système mnésique permettant aux personnes de raconter plus tard leurs histoires personnelles grâce à des souvenirs complets et saillants possède des vertus évidentes. » (p. 412, notre traduction).

Cependant, les chercheurs n’ont pas pu vérifier la précision des souvenirs. Aussi, reconnaissent-ils, de nouveaux détails véridiques sont probablement accompagnés de nouvelles informations fausses, d’embellissements inexacts, voire de faux souvenirs. Les tests répétés auraient, finalement, des effets paradoxaux sur la mémoire.

Références citées :

Ballard, P. B. (1913). Obliviscence and reminiscence. British Journal of Psychology Monograph Supplements, 1(2), 1-82.

Campbell, J., Nadel, L., Duke, D., & Ryan, L. (2011). Remembering all that and then some : Recollection of autobiographical memories after a 1-year delay. Memory, 19(4), 406-415.

Ebbinghaus, H. (1885/2011). La Mémoire : Recherches de Psychologie Expérimentale. Paris : L’Harmattan. Traduit de l’allemand par Serge Nicolas.

Fisher, R. P., Brewer, N., & Mitchell, G. (2009). The relation between consistency and accuracy of eyewitness testimony : Legal versus cognitive explanations. Dans R. Bull, T. Valentine, & T. Williamson (Éds.), Handbook of Psychology of Investigative Interviewing (p. 121-136). Chichester : Wiley-Blackwell.

Lecture complémentaire :

Piolino, P., Desgranges, B., & Eustache, F. (2003). La mémoire autobiographique : theorie et pratique. Marseille : Solal.

Mots clés :

Mémoire autobiographique – Réminiscence – Hypermnésie – Cognition – Répétition – Adultes

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