La mémoire épisodique chez l’enfant

5 octobre 2010 par Frank Arnould

Témoigner en justice fait intervenir différents systèmes mnésiques, et tout particulièrement la mémoire épisodique. Comment se développe chez l’enfant cette « merveille de la nature », selon les propres termes du psychologue canadien Endel Tulving ?

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L’une des fonctions de la mémoire épisodique est de lier la représentation d’un évènement avec le contexte dans lequel il est apparu.

Quand un enfant témoigne en justice, différents systèmes mnésiques sont mis à contribution. Le jeune témoin doit notamment être en mesure de se remémorer consciemment les faits, en les resituant dans leur contexte spatial, temporel et émotionnel. Cette capacité repose sur sa mémoire épisodique.

Décrite pour la première fois au début des années 1970 par le psychologue canadien Endel Tulving (Tulving, 1972), la notion de mémoire épisodique n’a cessé d’évoluer depuis. Elle est aujourd’hui associée à un niveau de conscience qui lui serait propre. Cette conscience, dite autonoétique, permet aux individus de se projeter dans le passé, de revivre dans leur contexte d’origine les évènements qu’ils se remémorent, et d’imaginer le futur (Tulving, Eustache, Desgranges, & Viader, 2004). Vue sous cet angle, la mémoire épisodique serait probablement une exclusivité humaine !

La mémoire épisodique se développe et se bonifie tout au long de l’enfance et de l’adolescence. Par conséquent, en fonction de leur âge, les jeunes témoins ne sont pas égaux dans leur capacité à produire des témoignages complets et précis. Les psychologues Simona Ghetti et Joshua Lee, de l’Université de Californie, publient une revue de la littérature sur le développement de ce système mnésique. Leur analyse devrait intéresser juristes, policiers ou toute autre personne concernée par les témoignages d’enfants. Plusieurs points clés de leur revue sont résumés ci-dessous.

Le développement de la mémoire épisodique est fréquemment analysé à la lumière des modèles théoriques de la mémoire postulant l’existence de deux processus différents : la remémoration (recollection en anglais) et la familiarité. Ces processus sous-tendraient la mémoire d’évènements spécifiques.

La remémoration fait appel à la récupération consciente du contenu contextuel d’un évènement, alors que la familiarité repose sur le jugement de la force d’un souvenir. Par exemple, nous pouvons souvent reconnaître un visage en nous souvenant des circonstances particulières de la première rencontre (remémoration). Nous pouvons aussi le reconnaître simplement parce qu’il nous parait familier, bien que nous soyons incapables de retrouver le lieu et le moment où nous avons initialement croisé la personne (familiarité).

Familiarité et remémoration ne suivent pas les mêmes trajectoires développementales. Ainsi, le processus de familiarité atteint sa maturité vers le milieu de l’enfance. En revanche, le développement de la remémoration s’étend tout au long de la vie enfantine et de l’adolescence. Les facteurs responsables de l’évolution plus lente de la remémoration ne sont pas encore bien compris, mais différentes hypothèses sont actuellement testées.

Certains travaux suggèrent que les progrès de la remémoration seraient associés au développement de la capacité à lier la représentation d’un évènement aux représentations des éléments contextuels. Cette explication n’est cependant que partielle. Le développement de la remémoration dépendrait aussi de celui de mécanismes de plus haut niveau, comme le raisonnement, le déploiement de stratégies sophistiquées de codage et de récupération des souvenirs, ainsi que de l’évolution de la métamémoire, c’est-à-dire de la capacité à surveiller le contenu de sa mémoire et à réguler son fonctionnement.

La mémoire épisodique est sujette aux illusions. Généralement, la vulnérabilité aux faux souvenirs décroit au fur et à mesure que les enfants grandissent. Mais il existe des exceptions à cette orientation développementale. Dans certaines tâches de mémoire, par exemple celles reposant sur l’existence d’un thème commun partagé par tous les éléments à mémoriser [1], ce sont les enfants les plus jeunes qui sont les mieux protégés contre les faux souvenirs. La sensibilité aux faux souvenirs suivrait donc des directions développementales différentes en fonction des processus sous-tendant la performance dans une épreuve de mémoire donnée.

Le développement de la mémoire épisodique repose également sur la maturation de différentes structures cérébrales, tout particulièrement le cortex préfrontal et le lobe temporal médian. La maturation du cortex préfrontal joue un rôle essentiel dans le développement des stratégies de mémorisation épisodique et dans celui de la régulation des processus de récupération.

Au sein du lobe temporal médian, l’hippocampe est une structure impliquée dans le codage et la récupération des associations entre un évènement et son contexte. La littérature scientifique indique que « la maturation anatomique du lobe temporal médian, et de l’hippocampe en particulier, semble achevée assez tôt après la naissance, et atteint ses dimensions adultes vers la seconde moitié de la première année de la vie, à l’exception du gyrus denté [2] qui semble atteindre sa maturité plus tard au cours des années préscolaires. » (notre traduction). Cependant, les auteurs constatent que des preuves récentes suggèrent que le développement structural et fonctionnel de l’hippocampe se poursuivrait durant toute l’enfance et jusqu’à l’adolescence.

En outre, les progrès de la mémoire épisodique sont également tributaires de l’évolution de la connectivité entre cortex préfrontal et lobe temporal médian, un domaine d’étude qui reste largement à explorer.

Hippocampus
L’hippocampe (en rouge)

Références :

Ghetti, S., & Lee, J. (2011). Children’s episodic memory. WIRE’s Cognitive Science, 2(4). 365–373.

Tulving, E. (1972). Episodic and semantic memory. In E. Tulving & W. Donaldson (Eds.), Organization of Memory (pp. 382-402). New York, NY : Academic Press.

Tulving, E., Eustache, F., Desgranges, B., & Viader, F. (2004). La mémoire épisodique : de l’esprit au cerveau. Revue Neurologique, 160(4, Part 2), 9-23.

Lecture complémentaire :

Picard, L., Eustache, F., & Piolino, P. (2009). De la mémoire épisodique à la mémoire autobiographique : approche développementale. L’Année psychologique, 109(2), 197-236.

Mots clés :

Développement de la mémoire – Mémoire épisodique – Faux souvenirs – Cortex préfrontal – Lobe temporal médian – Cognition – Enfants – Adolescents

Sur le web :

Publications d’Endel Tulving

Crédit photo :

shannonpatrick17

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[1] Voir l’article Faux souvenirs :avantage aux plus jeunes ? sur PsychoTémoins.

[2] Le gyrus denté est l’une des structures de la formation hippocampique.