La reconnaissance inter-ethnique des visages en groupe

25 novembre 2011 par Frank Arnould

Les visages de personnes ethniquement différentes de nous sont encore moins bien reconnus s’ils ont été observés parmi d’autres visages plutôt qu’isolément.

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En 2001, les psychologues Christian Meissner et John Brigham ont publié une synthèse quantitative de la littérature traitant de la reconnaissance inter-ethnique des visages. Leurs analyses ont montré que les participants des 39 expériences recensées ont été 1,4 fois plus susceptibles de reconnaître des visages de la même ethnie que la leur qu’un visage d’une ethnie différente. De plus, ces personnes ont été 1,56 fois plus susceptibles de commettre des erreurs de reconnaissance face à des visages ethniquement différents d’eux que face à des visages ethniquement similaires.

Ce biais de reconnaissance en faveur des visages de notre ethnie d’appartenance a été reproduit dans de très nombreuses études (Brigham, Brooke Bennett, Meissner, & Mitchell, 2007 ; de Viviés, Kelly, Cordier, & Pascalis, 2010). Sur le terrain des affaires criminelles, l’organisation américaine Innocence Project a constaté que de nombreuses erreurs de justice dont elle s’est occupée, ont impliqué une identification d’un suspect par une victime d’une origine ethnique différente [1].

Les analyses de Meissner et Brigham ont aussi révélé que l’ampleur de ce biais de mémoire était modulée par certains facteurs. À ce propos, l’équipe américaine dirigée par Kathy Pezdek a voulu savoir dans quelle mesure la reconnaissance, par de jeunes adultes blancs, de personnes blanches et noires pouvait être influencée par le fait de voir leurs visages au sein d’un groupe d’individus, comme cela peut être le cas quand des malfaiteurs agissent en bande (Pezdek, O’Brien, & Wasson, 2012).

L’existence d’un biais de reconnaissance inter-ethnique a une nouvelle fois été confirmé : les participants se sont mieux souvenus des visages blancs que des visages noirs. En outre, la première expérience a montré que les difficultés de reconnaissances des visages noirs ont été plus prononcées quand ces visages avaient été vus au sein de groupes de trois personnes noires plutôt qu’individuellement. Pour les visages blancs, aucune différence n’a été constaté en fonction du mode de présention des visages (par groupes de visages versus individuellement).

La seconde expérience a révélé que les visages noirs étaient encore moins bien reconnus quand ils avaient été vus au sein de groupes de trois personnes de la même ethnie qu’au sein de groupes dans lesquelles les deux autres personnes étaient blanches. Le fait de voir des visages blancs dans des groupes ethniquement homogènes ou hétérogènes n’a pas influencé la performance en reconnaissance.

L’une des interprétations possibles de ces résultats repose sur l’hypothèse selon laquelle un codage qualitativement plus riche accompagnerait les visages du groupe d‘appartenance ethnique, ce qui, comparativement aux visages ethniquement différents, permettrait de mieux les individualiser et donc de mieux les reconnaître. Ainsi, dans la première expérience, la présentation des visages noirs dans un groupe, plutôt qu’individuellement, a réduit le codage d’informations faciales individualisantes, et a donc contribué à la détérioration de la reconnaissance dans cette condition. Un raisonnement identique peut s’appliquer aux données de la seconde expérience dans laquelle une détérioration de la reconnaissance des visages noirs dans des groupes ethniquement homogènes a été observée.

Les visages ethniquement différents des sujets pourraient être également plus difficiles à encoder que les visages ethniquement similaires. Cette interprétation alternative est elle aussi compatible avec les résultats de Kathy Pezdek et de ses collaborateurs. Ainsi, dans la première expérience, mémoriser un visage noir est rendu encore plus difficile quand il est présenté au côté d’autres visages eux-mêmes difficiles à coder, comparativement à la présentation individuelle. Dans la seconde expérience, la mémorisation de visages noirs est rendue encore plus difficile quand ces visages sont présentés dans des groupes ethniquement homogènes (trois visages de personnes noires, censés être difficiles à coder) que dans des groupes ethniquement hétérogènes (avec des visages de deux personnes blanches, censés être plus faciles à mémoriser).

Mouvement et reconnaissance inter-ethnique des visages

Une équipe de psychologues britanniques (Butcher, Lander, Fang, & Costen, 2011) a découvert un autre facteur modulant la performance de la reconnaissance inter-ethnique. Des adultes blancs ont mieux reconnu des visages blancs que des visages de personnes japonaises. Les visages étaient aussi mieux reconnus si, au moment de leur mémorisation, ils avaient été vus effectuant des mouvements non rigides (individus en train de parler) [2] par rapport à des visages statiques, et ce, quelque soit leur orignine ethnique. Par contre, la présentation statique ou en mouvement des visages pendant le test de reconnaissance n’a pas eu d’importance.

Références :

Brigham, J.C., Brooke Bennett, L., Meissner, C. A., & Mitchell, T. L. (2007). The influence of race on eyewitness identification. Dans R. C. L. Lindsay, D. F. Ross, J. D. Read, & M. P. Toglia (Éd.), Handbook of Eyewitness Psychology. Mahwah : Lawrence Erlbaum Associates.

Butcher, N., Lander, K., Fang, H., & Costen, N. (2011). The effect of motion at encoding and retrieval for same‐ and other‐race face recognition. British Journal of Psychology, 102(4), 931-942.

de Viviés, X., Kelly, D. J., Cordier, V., & Pascalis, O. (2010). Reconnaissance des visages d’un autre groupe ethnique : éclairage d’une approche développementale. Psychologie Française, 55(3), 243-257.

Hole, G. J., & Bourne, V. (2010). Face Processing : Psychological, Neuropsychological, and Applied Perspectives. Oxford : Oxford University Press.

Meissner, Christian A., & Brigham, J. C. (2001). Thirty years of investigating the own-race bias in memory for faces : A meta-analytic review. Psychology, Public Policy, and Law, 7(1), 3-35.

Pezdek, K., O’Brien, M., & Wasson, C. (2012). Cross-race (but not same-race) face identification is impaired by presenting faces in a group than individually. Law and Human Behavior, 36(6), 488-495.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Reconnaissance des visages – Ethnie – Mémoire – Cognition – Adultes

Crédit photo :

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[1] http://www.innocenceproject.org/Content/Facts_on_PostConviction_DNA_Exonerations.php

[2] Les chercheurs distinguent les mouvements rigides du visage, comme les hochements ou rotations de tête, ne modifiant pas la forme du visage, des mouvements non rigides qui produisent des distorsions dans le visage, comme l’expression des émotions ou le fait de parler (Hole & Bourne, 2010).