Le destin des souvenirs autobiographiques chez l’enfant

17 octobre 2007 par Frank Arnould

Des chercheurs américains ont adapté la méthode des mots indices pour étudier la distribution temporelle des souvenirs autobiographiques chez des enfants de sept à dix ans. Leur étude pourrait aider à mieux comprendre le phénomène de l’amnésie infantile.

Comment nous souvenons-nous d’événements autobiographiques appartenant à des périodes différentes de notre vie ? La réponse à cette question est importante si l’on souhaite mieux appréhender certains aspects de la mémoire des témoins et des victimes. Est-ce que des adultes peuvent se souvenir d’abus sexuels subis pendant leur enfance ? Comment des enfants peuvent se rappeler de maltraitances vécues plus ou moins loin dans le temps ?

Lorsque l’on se penche sur la littérature portant sur cette question, on est surpris par la découverte d’un paradoxe. D’une part, les adultes se souviennent très difficilement d’événements autobiographiques vécus avant l’âge de sept ans, surtout ceux qui se sont déroulés avant trois ans et demi ; c’est l’amnésie infantile. D’autre part, les jeunes enfants sont, eux, capables de se remémorer des événements de leur vie que l’amnésie infantile obscurcit éventuellement chez l’adulte !

Ce constat est le point de départ d’une expérience publiée par les psychologues américains Patricia Bauer, Melissa Burch, Sarah Scholin et Evren Güller. Le principal objectif est d’étudier la distribution temporelle des souvenirs autobiographiques d’enfants âgés de sept à dix ans. Pour ce faire, ils ont adapté la méthode des mots indices. L’origine de cette technique est ancienne puisqu’elle a été inventée au dix-neuvième siècle par le psychologue anglais Sir Francis Galton. Elle a été affinée plus récemment par Crovitz et ses collaborateurs (Crovitz & Quina-Holland, 1976 ; Crovitz & Schiffman, 1974) [1]. Depuis, elle est devenue un outil classique d’étude de la mémoire autobiographique chez l’adulte (pour une synthèse de la littérature scientifique sur la mémoire autobiographique et de ses méthodes d’étude, on pourra lire avec intérêt l’ouvrage en français de Piolino, Desgranges et Eustache, paru en 2000).

Le principe général de cette technique est de présenter aux participants des mots qui vont chacun servir d’indice pour retrouver un souvenir autobiographique. Ces souvenirs sont ensuite datés. La version de cette tâche de mémoire modifiée par Bauer et ses collègues permet de l’utiliser plus facilement avec des enfants d’âge scolaire. On introduit, par exemple, des photos de famille et des dessins représentant les saisons, pour aider les enfants à dater leurs souvenirs.

Que nous apprennent les résultats de cette expérience ? Premièrement, les enfants de l’étude ont réussi à se souvenir et à dater avec succès un grand nombre d’événements de leur vie. La description de ces événements est plutôt complète, en particulier chez les filles. Les enfants relatent juste moins souvent les raisons pour lesquelles les événements se sont déroulés ainsi. Deuxièmement, comme pour les adultes, les enfants génèrent plus de souvenirs concernant des périodes récentes : 72 % des souvenirs font référence à des événements qui se sont déroulés au cours des deux années précédentes, et 85 % au cours des trois années précédentes. Cependant, la distribution temporelle des souvenirs autobiographiques des enfants n’est pas identique à celle des adultes. Chez l’adulte, le taux d’oubli ralentit avec le passage du temps. Chez les enfants, la vulnérabilité aux perturbations et aux interférences des traces mnésiques précoces reste constante [2]. Les auteurs pensent que ce résultat pourrait éclaircir le phénomène d’amnésie infantile. Pour les plus jeunes enfants, chez qui les processus de consolidation des souvenirs sont moins efficaces que chez les enfants plus âgés et les adultes, les interférences (et la dégradation des souvenirs qui en résulte) auraient un effet plus prononcé, occasionnant une vulnérabilité continue des souvenirs et l’oubli. Par conséquent, un nombre plus restreint de souvenirs de l’enfance précoce va survivre en mémoire, par rapport aux souvenirs de l’enfance plus tardive et de la vie adulte (p. 915).

Références :

Bauer, P.J., Burch, M.M., Scholin, S.E., & Güler, E. Using cue words to investigate the distribution of autobiographical memories in childhood. (2007). Psychological Science, 18, 910-916.

Crovitz, H.F., & Schiffman, H. (1974). Frequency of episodic memories as a function of their age. Bulletin of the Psychonomic Society, 4, 517-518.

Crovitz, H.F., & Quina-Holland, K. (1976). Proportion of episodic memories form early childhood by years of age. Bulletin of the Psychonomic Society, 7, 61-62.

Galton, F.R.S. (1879). Psychometric experiments. Brain, 2, 149-162.

Piolino, P., Desgranges, B., & Eustache, F. (2000). La mémoire autobiographique : théorie et pratique. Solal : Marseille.

Mots-clés :

Mémoire autobiographique, Amnésie infantile, Oubli, Enfants

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[1] Cette méthode est aussi appelée technique de Galton-Crovitz.

[2] D’un point de vue mathématique, les données chez l’adulte suivent une fonction puissance alors que celles obtenues chez ces enfants suivent une fonction exponentielle.