Le fonctionnement de la mémoire chez l’enfant maltraité

19 octobre 2011 par Frank Arnould

La mémoire des enfants maltraités est aussi performante que celle des enfants sans antécédent de maltraitance. En revanche, d’autres facteurs que la maltraitance en soi peuvent perturber le fonctionnement mnésique.

PNG - 47.3 ko

Malgré l’importance légale du problème, les effets de la maltraitance sur le fonctionnement de la mémoire des enfants font encore l’objet d’un nombre limité de recherches scientifiques. Heureusement, la situation évolue et les publications se multiplient.

Par exemple, l’équipe américaine dirigée par Yoojin Chae, du département de psychologie de l’Université de Californie, s’est adressée à 322 enfants et adolescents âgés de 3 à 16 ans et hospitalisés dans une unité d’évaluation des mauvais traitements (Chae, Goodman, Eisen, & Qin, 2011). Pour une partie des sujets, des expériences de négligence parentale, de mauvais traitements physiques et/ou sexuels ont été confirmées. Pour l’autre partie, ces différents types de sévices n’ont pas été corroborés.

Pendant leur hospitalisation, les enfants ont été invités à participer individuellement à une séance de jeu avec un chercheur. Trois jours plus tard, ils ont été interrogés sur cette séance et se sont vus poser des questions ouvertes et indicées, puis des questions spécifiques et suggestives.

Les résultats ont montré que les différents types de mauvais traitements n’avaient pas influencé la manière dont les enfants se souvenaient de la séance de jeu : les enfants maltraités s’en souvenaient tout aussi bien que les enfants non maltraités et ils ne se sont pas montrés plus suggestibles.

Les chercheurs ont également observé que les enfants plus âgés se souvenaient mieux de l’évènement que les enfants plus jeunes et étaient moins sensibles aux suggestions. Les participants fortement dissociés et révélant eux-mêmes souffrir de symptômes traumatiques ont été plus vulnérables aux suggestions. De plus, les enfants présentant un meilleur fonctionnement cognitif ont mieux répondu aux questions ouvertes et indicées et ont commis moins d’erreurs aux questions spécifiques et suggestives.

Ainsi, l’âge, certaines conséquences psychopathologiques liées au traumatisme et le fonctionnement cognitif ont influencé la mémoire d’un évènement non stressant chez les participants à l’étude. En revanche, les mauvais traitements en eux-mêmes n’ont pas perturbé l’aptitude des enfants à s’en souvenir, et ne les ont pas rendus plus suggestibles.

Au regard de la littérature publiée jusqu’à présent, ces résultats ne sont pas étonnants (voir Goodman, Quas, & Ogle, 2010, et Howe, 2011, pour des revues de la question). En effet, plusieurs travaux indiquent que le fonctionnement de base de la mémoire des enfants ne semble pas être perturbé par les mauvais traitements en eux-mêmes, aussi bien quand les enfants se souviennent de listes de mots que s’ils sont interrogés sur un évènement plus naturel, stressant ou non stressant. De plus, les enfants maltraités se souviennent généralement très bien des sévices qu’ils ont vécus. Comme pour tout autre souvenir, les souvenirs traumatiques peuvent être entachés d’erreurs, se souvenir ne consistant pas à simplement rejouer une bande vidéo. Par contre, les enfants maltraités ne sont pas plus (ou moins) vulnérables aux faux souvenirs que les enfants non maltraités.

Si les mauvais traitements ne perturbent pas le fonctionnement de base de la mémoire, ils peuvent en revanche influencer le contenu des souvenirs. Les enfants maltraités sont, en effet, plus sensibles aux stimuli menaçants et inquiétants présents dans leur environnement, et ont une représentation plus négative d’eux-mêmes. Le contenu de leurs souvenirs peut refléter ces préoccupations.

Références :

Chae, Y., Goodman, G. S., Eisen, M. L., & Qin, J. (2011). Event memory and suggestibility in abused and neglected children : Trauma-related psychopathology and cognitive functioning. Journal of Experimental Child Psychology, 110(4), 520-538.

Goodman, G. S., Quas, J. A., & Ogle, C. M. (2010). Child maltreatment and memory. Annual Review of Psychology, 61, 325-351.

Howe, M. L. (2011). The Nature of Early Memory : An Adaptive Theory of the Genesis and Development of Memory. New York : Oxford University Press.

Mots clés :

Maltraitance physique – Agression sexuelle – Abus sexuel – Néglience – Mémoire – Suggestibilité – Faux souvenir – Cognition – Dissociation – Emotion - Traumatisme – Mineurs – Enfants d’âge préscolaire – Enfants d’âge scolaire – Adolescents

À lire également sur PsychoTémoins :

Vrais et faux souvenirs émotionnels chez l’enfant maltraité

Mémoire autobiographique chez l’enfant maltraité

Mémoire et suggestibilité des enfants maltraités

Crédit photo :

Sazzy B
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)