Le juré, les faux aveux et l’expert scientifique

31 mars 2011 par Frank Arnould

Les jurés estiment que des stratégies d’interrogatoire, pourtant reconnues comme coercitives, ne peuvent pas conduire un suspect innocent à avouer. Un expert scientifique peut-il les éclairer sur les dangers de ces tactiques ?

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Dans Souvenirs de la cour d’assises, l’écrivain André Gide (1869-1951) relate son expérience de juré durant l’année 1912.

Les données de l’Innocence Project, aux États-Unis, indiquent que les faux aveux sont responsables de 25 % des erreurs judiciaires dont cette organisation a eu à traiter, en disculpant les condamnés par des analyses ADN. Selon d’autres statistiques, provenant d’études récentes, le pourcentage d’erreurs de justice suite à de fausses confessions varie de 14 % à 60 % (Leo & Drizin, 2010).

Les raisons pour lesquelles certains individus innocents passent parfois aux aveux sont multiples. Certaines méthodes d’interrogatoires, coercitives et exerçant une pression sur le suspect, sont notamment mises en cause. Plusieurs travaux expérimentaux sont venus conforter ces critiques. Les jurés d’un procès reconnaissent-ils les dangers de ces techniques ?

Selon les résultats d’une première étude, menée par une équipe de chercheurs américains (Blandón-Gitlin, Sperry, & Leo, 2011), de véritables jurés, recrutés auprès de la Cour suprême de Californie, comté d’Orange, pensent que certaines tactiques d’interrogatoire sont coercitives, et qu’elles peuvent inciter un suspect coupable à avouer. Par contre, ils récusent l’idée que ces méthodes contraignantes puissent conduire un suspect innocent à confesser un crime qu’il n’a pas commis. Même sous pression, pensent donc ces personnes, un suspect innocent ne peut pas avouer ! Cette vision des choses est pourtant en contradiction avec les résultats de recherches expérimentales sur les faux aveux, mais aussi avec les éléments obtenus dans les archives d’affaires judiciaires.

Le témoignage d’un expert scientifique, pendant le procès, pourrait-il alors assister les jurés en les informant sur les dangers potentiels de certaines tactiques d’interrogatoire ? Cette question fait l’objet de la seconde étude menée par l’équipe de psychologues. Pour cela, un groupe d’étudiants d’université californiens, répondant tous aux critères leur permettant d’être éligibles en tant que juré, lit la retranscription écrite d’un procès réel. Un jeune homme a avoué le meurtre d’un policier avant de se rétracter. Ses aveux sont contestés parce que les interrogatoires semblent avoir été menés sous la contrainte.

Avant le témoignage de l’expert scientifique [1], une majorité écrasante de participants (89,7 %), devant endosser le rôle de juré, juge l’accusé coupable, les aveux étant la preuve influençant le plus les décisions. Pourtant, les sujets reconnaissent dans le même temps que les aveux ne furent pas pleinement volontaires et véridiques. Ils ont aussi estimé que ceux-ci avaient été obtenus sous la pression… tout en jugeant que les techniques d’interrogatoire utilisées par les policiers étaient justes, et que l’accusé avait le choix d’avouer ou non ! Ces résultats montrent que ces « jurés » sous-estiment les facteurs situationnels pour prendre leurs décisions, et accordent un poids plus important aux facteurs dispositionnels de l’accusé. C’est un exemple de ce que les psychologues sociaux appellent l’erreur fondamentale d’attribution.

Après le témoignage de l’expert, les jurés sont moins nombreux à déclarer l’accusé coupable (76,47 %) et jugent désormais plus coercitives certaines méthodes d’interrogatoire. Les personnes indiquent avoir modifié leur verdict parce que les différents éléments de l’expertise les avaient convaincus.

Ces résultats, concluent les auteurs, suggèrent que le témoignage d’un expert scientifique sur les interrogatoires de police et les faux aveux pourrait prévenir un certain nombre d’erreurs de justice dans les affaires de fausses confessions.

Références :

Blandón-Gitlin, I., Sperry, K., & Leo, R. (2011). Jurors believe interrogation tactics are not likely to elicit false confessions : will expert witness testimony inform them otherwise ? Psychology, Crime & Law, 17(3), 239-260.

Leo, R. A., & Drizin, S. A. (2010). The three errors : Pathways to false confession and wrongful conviction. Dans G. D. Lassiter & C. A. Meissmer (Éds.), Police Interrogations and False Confessions : Current Research, Practice, and Policy Recommendations (p. 9-30). Washington, DC : American Psychological Association.

Mots clés :

Juré – Procès – Interrogatoire de police – Expertise – Faux aveux

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Wikimedia Commons


[1] Pendant le procès, l’expertise avait été confiée à l’un des auteurs de ces études.