Le scénario des faux souvenirs chez l’enfant [Mise à jour]

17 octobre 2012 par Frank Arnould

En psychologie cognitive, un scénario est défini comme une représentation schématique décrivant le déroulement précis d’un évènement. Cette forme de connaissance favoriserait la formation de faux souvenirs chez l’enfant.

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Notre mémoire ne fonctionne pas dans le vide cognitif total. Bien au contraire, elle puise régulièrement dans les connaissances sur le monde accumulées et schématisées avec le temps. Celles-ci nous servent en quelque sorte de cadres nous aidant à mémoriser et à récupérer des souvenirs.

Certaines de ces structures de connaissances représentent la séquence précise du déroulement de différents sortes d’évènements. Utilisant une métaphore cinématographique, ces représentations mentales particulières sont appelées des scénarios (scripts). Par exemple, le scénario « aller au restaurant » correspond à une succession stéréotypée de scènes et d’actions comme entrer dans le restaurant, demander une table, passer la commande, déguster le repas, payer et partir.

Une expérience publiée par une équipe de psychologues néerlandais et canadiens (Otgaar, Candel, Scoboria & Merckelbach, 2010) a montré que ces scénarios influencaient la formation de faux souvenirs chez les enfants de sept et onze ans.

Au cours de deux entretiens successifs, les jeunes participants devaient retrouver des souvenirs de trois évènements personnels vécus à l’âge de quatre ans. Deux de ces histoires étaient véridiques. La troisième était, en revanche, complètement fictive, après vérification auprès des parents : l’enfant se serait pris le doigt dans un piège à souris ou aurait subi un lavement médical. Dans certains cas, la présentation par l’expérimentateur de ces épisodes fictifs était accompagnée de nombreux détails suggestifs.

Une étude préalable et indépendante a indiqué que les enfants possédaient des connaissances scénarisées plus étendues sur le premier évènement fictif que sur le second. Les chercheurs se sont également assurés que ces deux aventures imaginaires ne se différenciaient pas sur le plan de la plausibilité et sur leur caractère plaisant ou déplaisant.

Les jeunes enfants, comme les plus âgés, ont été plus nombreux à générer de faux souvenirs quand ils possédaient des connaissances scénarisées sur l’évènement fictif. Il serait donc moins aisé d’implanter de faux souvenirs chez les enfants quand ceux-ci ne disposent que de connaissances limitées sur l’histoire suggérée.

Contrairement à leurs attentes, les chercheurs ont aussi constaté que la présentation de détails suggestifs additionnels concernant les épisodes fictifs n’a pas stimulé le développement de faux souvenirs par rapport à l’absence de tels détails. Au contraire, durant le premier entretien, ces suggestions supplémentaires ont plutôt eu tendance à inhiber la formation de distorsions mnésiques.

Les résultats d’une nouvelle expérience révèlent pourtant que l’apport de connaissances scénarisées supplémentaires peut favoriser la formation de faux souvenirs chez l’enfant (Otgaar, Smets & Peters, 2012). Soixante-douze enfants, âgés de 7 à 9 ans, ont dû se souvenir d’un évènement qu’ils avaient réellement vécu (leur premier jour de classe) et d’un autre évènement qui ne leur était en fait jamais arrivé [1] (s’être rendu dans un centre pour personnes brûlées). Pendant le premier entretien, avant d’essayer de se souvenir de ces deux évènements, certains enfants ont visionné un enregistrement vidéo décrivant une scène de rentrée des classes et un autre décrivant ce qui se passe habituellement dans un centre pour brûlés. Une semaine plus tard, les enfants ont été interrogés une nouvelle fois sur les deux évènements. Dans l’intervalle, certains enfants avaient aussi été invités à regarder les vidéos chaque jour à leur domicile.

Les chercheurs ont constaté que les enfants ont été plus susceptibles de former de faux souvenirs complets de l’évènement fictif après avoir vu la vidéo décrivant la visite dans un centre pour personnes brûlées, peu importait, d’ailleurs, le nombre de visionnages de la vidéo (une seule ou plusieurs fois).

Pour quelle raison ces deux expériences aboutissent-elles à des conclusions aussi contradictoires concernent l’influence de détails supplémentaires sur la formation de faux souvenirs chez l’enfant ? En fait, dans la première étude, les détails supplémentaires sur le scénario étaient fournis verbalement aux jeunes participants, mais sous forme d’un enregistrement vidéo dans la seconde. Le film était donc plus riche en détails perceptifs et c’est probablement ce qui a favorisé le développement des faux souvenirs.

Sur le terrain des enquêtes judiciaires, ces expériences sont importantes. En effet, les enquêteurs fournissent parfois des détails supplémentaires sur le déroulement d’un évènement, pensant ainsi aider les enfant interrogés à mieux s’en souvenir. Si l’utilisation d’enregistrements vidéo est peu probable, d’autres matériels riches en détails perceptifs peuvent être présentés, par exemple, des photographies.

Publié le 4 mars 2010
Mis à jour le 17 octobre 2012

Références :

Otgaar, H., Candel, I., Scoboria, A., & Merckelbach, H. (2010). Script knowledge enhances the development of children’s false memories. Acta Psychologica, 133(1), 57-63.

Otgaar, H., Smeets, T., & Peters, M. (2012). Children’s implanted false memories and additional script knowledge. Applied Cognitive Psychology, 26(5), 709–715. doi:10.1002/acp.2849

Mots clés :

Faux souvenirs induits – Implantation de faux souvenirs – Schéma – Scénario – Suggestibilité – Mémoire – Cognition – Mineurs – Enfants d’âge scolaire – Préadolescents

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[1] Toujours après confirmation parentale.