Le tapissage séquentiel vidéo en question

11 mai 2007 par Frank Arnould

En Angleterre et au Pays de Galles, les recommandations pour la pratique du tapissage sont consignées dans le Police and Criminal Evidence (PACE) Act de 1984 [1]. Lors de sa révision en 1995, il est stipulé que le tapissage avec présentation directe du suspect et des distracteurs doit être remplacé, sauf raison particulière, par un tapissage vidéo. La police du West Yorkshire a développé le système VIPER (Video Identification Procedure Electronic Recording) pour la construction d’une telle parade d’identification. Le témoin visionne des clips vidéo de 15 secondes de chaque membre du tapissage, présentés séquentiellement, l’un après l’autre. Chaque clip commence par une prise de vue du visage et des épaules de la personne qui fait face à la caméra. Puis, elle tourne lentement la tête pour présenter son profil droit et ensuite son profil gauche. Enfin, la personne fait de nouveau face à la caméra. VIPER contient une base de données de 12 000 clips vidéo parmi lesquels sont choisis les distracteurs. Des résultats montrent que les tapissages vidéo de criminels réels construits avec VIPER sont plus impartiaux que les tapissages en direct (Valentine & Heaton, 1999). Ils sont également tout aussi impartiaux pour des suspects d’origine afro-caribéenne que pour ceux d’origine européenne (Valentine, Harris, Colom Piera, Darling, 2003)

L’utilisation d’un tapissage vidéo a plusieurs avantages (Valentine, Darling & Memon, 2006, 2007). Premièrement, l’utilisation de la vidéo permet de procéder à un tapissage rapidement. La sélection des distracteurs appropriés pour un tapissage en direct nécessite effectivement plus de temps. Deuxièmement, 50 % des tapissages en direct sont annulés pour différentes raisons. Depuis l’introduction de la vidéo, ce taux a chuté à 5 %. Troisièmement, la disponibilité d’une large base de données dans VIPER permet de construire des tapissages plus impartiaux. Quatrièmement, l’utilisation d’un tapissage vidéo est moins perturbante pour les témoins et les victimes puisque le suspect n’est pas physiquement présent.

On l’a vu, la présentation des membres de la parade dans les tapissages vidéo effectués en Angleterre et au Pays de Galles est séquentielle. Chaque personne est présentée l’une après l’autre. Depuis le travail de Lindsay et Wells (1985), ce type de présentation est jugé plus efficace que la présentation classique, dans laquelle les membres de la parade sont exposés simultanément. Pour Lindsay et Wells, le tapissage séquentiel permet de réduire les fausses identifications (notamment lorsque le tapissage contient un suspect innocent) sans que cela se fasse au détriment de l’identification du coupable. L’avantage du tapissage séquentiel sur le tapissage simultané reposerait, selon eux, sur l’utilisation d’une stratégie d’identification différente. Dans le tapissage simultané, le témoin comparerait les membres du tapissage entre eux et désignerait celui qui ressemble le plus au coupable. Il utilise un jugement relatif qui augmente le risque de fausse identification. Le tapissage séquentiel encouragerait l’utilisation d’un jugement absolu. Le témoin comparerait chaque visage directement avec le souvenir du coupable qu’il garde en mémoire. Dans ces conditions, le risque d’identification erronée est réduit.

Selon le code de pratique PACE, une parade vidéo construite avec VIPER est visionnée dans sa totalité à deux reprises par le témoin. On lui propose alors de revoir certains clips s’il le souhaite et autant de fois qu’il l’estime nécessaire avant de prendre une décision. Cette procédure ne suit pas les règles strictes du tapissage séquentiel développées dans la littérature scientifique. Il est ici préconisé de montrer au témoin chaque membre du tapissage, l’un après l’autre. Après la présentation d’un membre de la parade, il doit indiquer s’il s’agit du coupable ou non. Dès que le témoin a identifié une personne, la séance d’identification est interrompue. S’il a rejeté un membre, il ne lui est plus possible de le sélectionner ultérieurement. Le témoin n’est pas prévenu du nombre de personnes présentes dans le tapissage.

A juste titre, les chercheurs britanniques Tim Valentine, Stephen Darling et Amina Memon veulent savoir si l’utilisation des règles strictes est plus efficace que la procédure courante (Valentine, Darling et Memon, 2007). Leur travail veut répondre également à une autre question. Aux Etats-Unis, le tapissage photographique est préféré. Intuitivement, on peut penser que le tapissage vidéo serait plus efficace puisqu’un témoin voit généralement le visage d’un malfaiteur de manière dynamique, en mouvement et sous différents angles. Est-ce vraiment le cas ?

Dans l’étude, des étudiants sont témoins du vol inattendu d’un ordinateur portable dans leur salle de classe, vol mis en scène par les expérimentateurs, bien entendu ! Environ une semaine plus tard, ils sont invités à identifier l’auteur du vol en participant à un tapissage vidéo (construit avec VIPER) ou photographique (des images fixes des visages vus de face, sélectionnées dans les clips vidéo). Les tapissages sont conduits selon la procédure courante ou selon les règles strictes.

Lorsque le coupable est présent dans la parade, 36 % des témoins l’identifient correctement lorsque les règles strictes sont mises en œuvre, contre 65 % avec la procédure courante. Lorsque le coupable est absent de la parade (autrement dit, celle-ci est constituée uniquement d’innocents), 10 % des témoins identifient par erreur un distracteur lorsque les règles strictes sont utilisées, contre 23 % avec la procédure courante. Cette différence n’est pas statistiquement significative. Ces données indiquent que l’utilisation des règles strictes conduisent les témoins à faire moins de choix dans le tapissage. Ce phénomène a déjà été constaté par d’autres auteurs (voir, pour une synthèse, Steblay, Dysart, Fulero & Lidsay, 2001 ; McQuiston-Surrett, Malpass & Tredoux, 2006). Cependant, une baisse fiable du taux des fausses identifications dans le tapissage sans le coupable n’est pas reproduite ici. Valentine et al. (2006) résument fort bien ce qui est observé dans cette étude : les règles strictes protègent le coupable !

Y a-t-il un avantage à présenter un tapissage vidéo par rapport à un tapissage contenant des images fixes des visages ? En ce qui concernant les tapissages dans lesquels le coupable est présent, aucune différence n’est observée entre ces deux modes de présentation. Lorsque le coupable est absent de la parade, les clips vidéo réduisent le taux d’identifications erronées par rapport aux images fixes. Pour Valentine et al. (2006), l’utilisation des images vidéo protège les suspects innocents mais la taille de l’effet est faible.

Quelles sont les recommandations faites par Valentine et al. (2007) sur la base des résultats de leur étude ? Pour l’heure, la procédure courante de tapissage utilisée par la police anglaise et galloise permet à un témoin d’identifier plus facilement un suspect présent dans la parade comparativement aux règles strictes. Cependant, on ne connaît pas la performance relative de ces deux procédures par rapport au tapissage simultané, qui n’est pas étudié dans ce travail.

L’utilisation des images vidéo a un avantage (bien que faible) uniquement lorsque le coupable est absent de la parade puisqu’elle réduit les fausses identifications. Lorsqu’il est présent, aucune différence n’est observée. L’utilisation des clips vidéo pourrait donc améliorer l’impartialité du tapissage sans réduire la sensibilité de la procédure.

Références :

Lindsay, R. C. L., & Wells, G. L. (1985). Improving eyewitness identifications from lineups : Simultaneous versus sequential lineup presentation. Journal of Applied Psychology, 70, 556-564.

McQuiston, D. E., Malpass, R. S., & Tredoux, C. G. (2006). Sequential vs. simultaneous lineups : A review of methods, data and theory. Psychology, Public Policy, and Law, 12, 137-169.

Steblay, N., Dysart, J., Fulero, S., & Lindsay, R.C.L. (2001). Eyewitness accuracy rates in sequential and simultaneous lineup presentations : A meta-analytic comparison. Law and Human Behavior, 25, 459-473.

Valentine, T., Darling, S., & Memon, A. (2006). How can psychological science enhance the effectiveness of identification procedures ? An international comparison. Public Interest Law Reporter, 11, 21-39.

Valentine, T., Darling, S., & Memon, A. (2007). Does strict rules and moving images increase the reliability of sequential procedures ? Applied Cognitive Psychology, 21, 933-949.

Valentine, T., Harris, N., Colom Piera, A., & Darling, S. (2003). Are police video identifications fair to African-Carribean suspects ? Applied Cognitive Psychology, 17, 459-476.

Valentine, T., & Heaton, P. (1999). An evaluation of the fairness of police line-ups and video identifications. Applied Cognitive Psychology, 13, 59-72.

Mots-clés :

Témoignage oculaire, Mémoire, Tapissage séquentiel, Tapissage photographique, Tapissage vidéo, Identification de visages

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