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Les conversations entre mère et enfant : une source de faux souvenirs ?

6 septembre 2013 par Frank Arnould

Une étude révèle que la propension de jeunes enfants à intégrer dans leurs souvenirs des informations suggérées par leurs mères dépendrait de la manière dont celles-ci leur parlent du passé.

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La manière dont les mères parlent du passé avec leur enfant influence le développement de la mémoire autobiographique (Fivush & Nelson, 2004 ; Fivush, 2009, 2011). Les enfants de mères ayant un style de conversation fortement « élaboratif » ont des souvenirs plus riches et plus détaillés que les enfants de mères au style faiblement élaboratif (voir Encadré). Les mères présentant un style de réminiscence fortement élaboratif parlent beaucoup du passé avec leur enfant, lui posant de nombreuses questions. Elles n’hésitent pas à ajouter de nouvelles informations à propos du sujet de discussion et invitent leur enfant à participer à la conversation, intégrant ses contributions dans l’histoire qui se construit.

Les mères présentant un style faiblement élaboratif parlent moins souvent du passé avec leur enfant et, quand elles le font, posent peu de questions qui sont souvent très spécifiques et redondantes. Elles ne construisent pas de récits cohérents sur le passé avec lui. Elles répètent souvent les questions si l’enfant ne répond pas ou bien passent à un autre aspect de l’évènement.

Les études portant sur les relations entre style conversationnel maternel et mémoire des enfants se sont peu préoccupées de la précision de souvenirs. Une nouvelle expérience, publiée par l’équipe dirigée par Gabrielle Principe, de l’Ursinus College, aux États-Unis, s’est justement penchée sur cette question. Plus particulièrement, les chercheurs ont voulu savoir si les enfants intégraient plus facilement des suggestions de leur mère en fonction de son style conversationnel (Principe, DiPuppo, & Gammel, 2013).

Un groupe d’enfants de trois à cinq ans a tout d’abord assisté à un spectacle de magie au cours duquel un tour a échoué (le magicien n’a pas réussi à faire sortir le lapin de son chapeau). Six jours plus tard, certaines mères ont reçu une lettre leur demandant de discuter du spectacle avec leur enfant. Cette lettre contenait parfois une suggestion erronée sur le tour râté. Les conversations ont été enregistrées (les autres mères n’ont reçu aucune lettre et n’ont pas discuté du spectacle avec leur enfant). Le lendemain, tous les jeunes participants ont été interrogés sur le spectacle de magie.

Les résultats ont notamment montré que les enfants des mères désinformées par la lettre suggestive ont été plus enclins à intégrer dans leurs souvenirs l’information erronée. Cependant, c’est quand la mère présentait un style conversationnel fortement élaboratif que ces enfants se sont montrés les plus suggestibles, que la mère ait cru ou non la suggestion qui lui avait été communiquée. Les jeunes participants ont aussi ajouté de nombreux détails fictifs dans leur récit de l’évènement suggéré.

Les auteurs ont conclu que les mères dont la conversation est fortement élaborative n’ont probablement pas eu l’intention d’induire en erreur leur enfant. Cependant, leur tendance à ajouter de nouvelles informations, associée à l’importance qu’elles accordent à la fonction sociale de la conversation sur le passé, les a amenées à créer involontairement un contexte suggestif de partage des souvenirs (p. 270).

À noter que vingt pour cent des enfants de la condition suggestive ont rapporté l’information erronée en réponse à une question de rappel libre pendant l’entretien final. Alors que les experts des témoignages d’enfants recommandent le questionnement ouvert, ce résultat indique que ce mode d’audition ne garantit pas toujours l’exactitude de la parole recueillie lorsque la mémoire des enfants a été contaminée par des suggestions avant l’entretien.

D’un point de vue légal, l’étude de l’influence des conversations mère-enfant sur la précision des témoignages oculaires mériterait davantage de considération de la part des chercheurs. En effet, les auteurs de l’expérience ont décrit plusieurs affaires judiciaires montrant que des mères avaient été incitées à discuter avec leur enfant de faits concernant des actes d’agression sexuelle qui se sont finalement avérés être inexacts.

Style de réminiscence maternel et développement de la mémoire autobiographique

C’est au cours de conversations avec leurs parents que les enfants apprendraient à raconter et à structurer le passé. Le style conversationnel qu’adoptent les mères avec leur enfant quand ils se partagent des souvenirs pourrait ainsi prédire le développement de la mémoire autobiographique. Ce style perdure dans le temps, est identique avec tous les enfants de la fratrie et ne serait pas lié au niveau d’éducation de la mère ou à son degré de loquacité.

Le style fortement élaboratif (voir plus haut) facilite le rappel des souvenirs chez l’enfant et lui permet de créer des récits plus cohérents, plus élaborés et plus organisés. Les mères (et les pères) ont tendance à utiliser ce mode de communication avec leur fille plutôt qu’avec leur garçon. À l’âge adulte, les femmes ont un plus grand nombre de souvenirs, notamment de leur enfance, que les garçons.

Les mères d’origine américano-européenne ont un style de réminiscence plus élaboratif que les mères d’origine asiatique. Dans les cultures asiatiques, les adultes auraient moins de souvenirs de leur enfance que les enfants issus d’un milieu américano-européen. De plus, les adultes des cultures asiatiques ont un premier souvenir autobiographique plus tardif que les adultes des cultures occidentales.

Sources : Fivush, 2009 ; Fivush & Nelson, 2004.

Références :

Fivush, R. (2009). Sociocultural perspectives on autobiographical memory. In M. L. Courage & N. Cowan (Éd.), The Development of Memory in Infancy and Childhood (p. 283-301). Hove : Psychology Press.

Fivush, R. (2011). The development of autobiographical memory. Annual Review of Psychology, 62(1), 559-582. doi:10.1146/annurev.psych.121208.131702

Fivush, R., & Nelson, K. (2004). Culture and language in the emergence of autobiographical memory. Psychological Science, 15(9), 573-577. doi:10.1111/j.0956-7976.2004.00722.x

Principe, G. F., DiPuppo, J., & Gammel, J. (2013). Effects of mothers’ conversation style and receipt of misinformation on children’s event reports. Cognitive Development, 28(3), 260-271. doi:10.1016/j.cogdev.2013.01.012

Mots clés :

Témoignage oculaire – Mémoire autobiographique – Faux souvenir induit – Cognition – Conversation mère-enfant – Style conversationnel – Enfants – Âge préscolaire – Mineurs

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Crédit photo :

sean drelinger

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