Les enfants comprennent-ils la suggestibilité ?

11 février 2011 par Frank Arnould

Avec l’âge, les enfants prennent progressivement conscience qu’un interrogatoire suggestif peut influencer les déclarations d’une personne.

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Il existe un consensus chez les experts du témoignage : plus les enfants grandissent, plus ils résistent aux suggestions. Cette idée n’est pas nouvelle. Le psychologue français Alfred Binet et son collègue Victor Henri avaient fait ce constat dès 1894. Toutefois, des travaux récents sont venus perturber cette unanimité. Les enfants plus âgés sont parfois plus sensibles que les enfants plus jeunes aux suggestions, tout particulièrement quand celles-ci portent sur les connexions de sens entre évènements (Brainerd, Reyna, & Ceci, 2008).

Si les chercheurs ont publié quantité d’expériences sur le développement de la suggestibilité, une question est restée en suspens : à quel âge les enfants comprennent-ils que des questions suggestives peuvent influencer un individu et le conduire à faire de fausses déclarations ?

Pour répondre à cette interrogation, l’équipe dirigée par Kamala London, de l’Université de Toledo, États-Unis, a proposé à des sujets âgés de 6 à 13 ans de visionner un enregistrement vidéo dans lequel un enfant modifiait son témoignage après avoir été interrogé de manière explicitement suggestive par un adulte (un officier de police ou une passante). Les participants ont ensuite répondu à une série de questions ouvertes et à choix forcé dans lesquelles il leur était demandé d’expliquer pourquoi l’enfant avait fait une fausse déclaration.

Les résultats ont montré que la compréhension de la suggestibilité pendant un interrogatoire se développe de manière continue et linéaire tout au long de la période scolaire. Les enfants de 6 à 7 ans comprennent mal l’influence que peut exercer un interrogatoire suggestif sur un individu. Près de la moitié de ces jeunes sujets n’a pu donner de réponse satisfaisante à aucune des questions qui leur avaient été posées. Les enfants de 8 à 9 ans commencent à mieux comprendre l’influence des pressions sociales sur les déclarations d’une personne, mais seuls les enfants de 12 et 13 ans maîtrisent complètement l’effet persuasif des suggestions.

Cette étude ouvre une nouvelle direction de recherche, celle de la métasuggestibilité, que les auteurs ont défini comme la « prise de conscience des facteurs et des situations qui peuvent altérer la mémoire et les déclarations » (p. 146, notre traduction).

Lire La suggestibilité d’Alfred Binet (1900) sur Gallica

Références :

Binet, A., & Henri, V. (1894). De la suggestibilité naturelle chez les enfants. Revue Philosophique de la France et de l’Étranger, 38, 337-347. Accès en ligne sur Psychologia, bibliothèque numérique pour l’histoire de la psychologie.

Brainerd, C., Reyna, V., & Ceci, S. (2008). Developmental reversals in false memory : A review of data and theory. Psychological Bulletin, 134(3), 343-382.

London, K., Bruck, M., Poole, D. A., & Melnyk, L. (2011). The development of metasuggestibility in children. Applied Cognitive Psychology, 25(1), 146-155.

Mots clés :

Témoignage oculaire - Suggestibilité - Métacognition - Métasuggestibilité - Enfants d’âge scolaire - Préadolescents - Mineurs

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Estoril
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