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Les faux souvenirs implantés chez l’enfant sont-ils des souvenirs ?

20 février 2012 par Frank Arnould

Chez l’enfant, les faux souvenirs implantés correspondraient bien à des distorsions de la mémoire. Ils ne seraient pas la conséquence de leur sensibilité aux influences sociales.

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Les psychologues Elizabeth Loftus et Jaqueline Pickrell ont été les premières à réussir expérimentalement l’implantation d’un faux souvenir autobiographique complet chez des adultes. Pour parvenir à ce résultat, les participants à leur étude ont été interrogés à plusieurs reprises à propos d’un évènement fictif qu’ils étaient censés avoir vécu pendant leur enfance. À la fin de l’expérience, une minorité significative de sujets s’est finalement souvenue, à tort, de la situation en cause (Loftus & Pickrell, 1995).

L’une des questions que soulève ce type d’étude est de savoir si les faux souvenirs implantés correspondent bien à des distorsions de la mémoire ou si les participants ne font que se soumettre à l’interviewer, sans croire une seconde à la réalité des détails qu’ils lui racontent. Cette interrogation est encore plus vive concernant les enfants, en raison de leur plus grande sensibilité aux influences sociales.

Pour départager ces deux points de vue, l’équipe néerlandaise dirigée par Henry Otgaar a mené une expérience auprès d’enfants âgés de 8 à 10 ans (Otgaar, Verschuere, Meijer, & van Oorsouw, 2012). Les chercheurs ont adapté une tâche destinée initialement à l’étude du mensonge. Dans l’épreuve originale, les participants lisent différents énoncés, présentés sur un écran d’ordinateur (par exemple, « Bu du café ? »). Ils doivent indiquer s’ils ont ou non réalisé, pendant la journée écoulée, les différences activités décrites, en répondant le plus rapidement possible par Oui ou par Non, en pressant une touche du clavier. Quand les réponses Oui et Non apparaissent à l’écran dans une certaine couleur (par exemple, en jaune), les sujets doivent répondre sincèrement. Ils doivent mentir quand les réponses sont présentées dans une autre couleur (par exemple, en bleu). Dans cette tâche, les sujets prennent plus de temps pour répondre et commettent un plus grand nombre d’erreurs quand ils mentent que s’ils disent la vérité.

Cette situation expérimentale a été adaptée pour être employée dans le paradigme d’implantation de faux souvenirs. L’expérimentateur a présenté aux enfants des énoncés correspondant à un évènement qu’ils avaient réellement vécu (leur premier jour d’école) et à un évènement fictif (une ballade en montgolfière), et sur lesquels ils avaient été préalablement interrogés.

En fonction de la couleur des réponses, les participants ont dû dire la vérité ou mentir (jaune pour la vérité et bleu pour le mensonge). Par exemple, les enfants ayant formé un faux souvenir de l’évènement fictif auraient dû répondre Non à la question « J’ai fait un vol en montgolfière » quand les réponses apparaissaient en bleu.

La logique derrière cette tâche, ont argumenté les auteurs, a été la suivante. Si les faux souvenirs implantés sont basés sur des traces mnésiques, nier que l’évènement a eu lieu constitue pour les enfants un mensonge. Ce type de dénégations devrait donc s’accompagner d’un temps de réponse plus élevé et d’un plus grand nombre d’erreurs que dans le cas où les enfants reconnaissent (bien sûr à tort) avoir vécu l’évènement implanté.

Si les faux souvenirs implantés sont la conséquence de la sensibilité des enfants aux influences sociales (les enfants n’ont jamais cru qu’ils avaient vécu l’évènement fictif, mais souhaitent seulement contenter l’expérimentateur), l’ordre des résultats devrait être inversé : nier que l’évènement suggéré a eu lieu constitue une réponse sincère. Aussi, par rapport aux réponses dans lesquelles ils mentent en affirmant que l’évènement fictif a bien été vécu, le temps de réponse devrait être plus court et le taux d’erreurs plus faible. Mémoire et influence sociale pourraient donc être départagées en comparant mensonge et sincérité sur les questions portant sur l’évènement fictif.

L’étude en elle-même s’est déroulée en deux temps. Durant la première session de l’expérience, les enfants ont été interrogés une première fois sur l’évènement réel et sur l’évènement fictif. Une semaine plus tard, ils ont été interviewés une nouvelle fois sur les deux évènements, puis ont été conviés à accomplir la tâche de mensonge décrite plus haut. À la fin de l’expérience, les participants ont été informés de la nature exacte de l’étude, tout particulièrement sur le fait que l’un des évènements était entièrement faux (débriefing).

Les résultats ont montré que 89 % des enfants se sont souvenus de leur premier jour d’école pendant l’entretien initial, et 92 % pendant le suivant. Ils ont été 52 % et 58 % à former un faux souvenir (complet ou partiel) de la ballade en montgolfière, pendant le premier et le deuxième entretien, respectivement.

Les enfants ont pris plus de temps pour répondre et ont commis plus d’erreurs quand ils ont dû mentir en répondant aux questions portant sur l’évènement réel, mais aussi sur l’évènement faux. Ces données, ont conclu les chercheurs, indiquent que les faux souvenirs implantés sont semblables aux vrais souvenirs et ne sont pas le résultat d’un conformisme des enfants envers l’expérimentateur. D’ailleurs, malgré le débriefing en fin d’expérience, 65 % des enfants ayant formé un faux souvenir sont restés convaincus qu’ils avaient bien vécu l’évènement fictif !

Références :

Loftus, E. F., & Pickrell, K. L. (1995). The formation of false memories. Psychiatric Annals, 25(12), 720–725.

Otgaar, H., Verschuere, B., Meijer, E. H., & van Oorsouw, K. (2012). The origin of children’s implanted false memories : Memory traces or compliance ? Acta Psychologica, 139(3), 397–403.

Mots clés :

Faux souvenirs induits - Suggestibilité - Mémoire - Cognition - Influence sociale - Mensonge - Mineurs - Enfants d’âge scolaire

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Estoril
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