Les neurosciences cognitives de la mémoire et la justice

27 février 2013 par Frank Arnould

Deux spécialistes discutent du rôle que pourraient jouer la recherche sur la mémoire en neurosciences cognitives dans le déroulement d’affaires judiciaires.

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Les recherches en psychologie cognitive ont produit une masse considérable de données sur le fonctionnement de la mémoire. De ces travaux s’est dégagé un consensus chez les psychologues scientifiques : la mémoire est un processus dynamique, reconstructif et elle est sujette aux erreurs.

De nombreux chercheurs se sont inspirés des méthodes d’études de la mémoire et des théories forgées par les psychologues cognitifs pour résoudre des problèmes pratiques, notamment dans le domaine légal. Dans certains pays, cela s’est même traduit par des recommandations pour réformer les méthodes en matière de recueil des témoignages oculaires.

De leur côté, si les spécialistes des neurosciences cognitives [1] partagent un point de vue similaire sur la mémoire avec leurs collègues psychologues cognitifs, leurs travaux n’ont pas encore franchi la porte de la salle d’audience. C’est le constat que viennent de faire Daniel Schacter, du Département de psychologie de l’Université de Harvard, et Elizabeth Loftus, du Département de psychologie et du comportement social de l’Université de Californie, deux spécialistes de la mémoire, internationalement reconnus.

Dans un article publié dans le numéro de février de la revue Nature Neuroscience, ces deux chercheurs réfléchissent sur les contributions possibles des neurosciences cognitives de la mémoire, notamment celles de la neuroimagerie fonctionnelle, dans le déroulement d’affaires judiciaires.

Les techniques d’imagerie cérébrale pourraient ainsi être utilisées, nous disent-ils, pour aider à distinguer les vrais des faux souvenirs. Si de nombreux travaux indiquent que vrais et faux souvenirs activent des structures cérébrales identiques, des différences sont aussi observées.

Pour plusieurs raisons, Schacter et Loftus se montrent cependant réticents et sceptiques concernant cet usage de la neuroimageire dans la cadre judiciaire [2]. Premièremement, dans les études d’imagerie cérébrale, les chercheurs ont utilisé du matériel expérimental simple et facilement contrôlable. Un problème de généralisation des résultats aux situations complexes rencontrées dans le domaine judiciaire est donc posé.

Deuxièmement, les sujets dans les expériences de neuroimagerie sont généralement de jeunes adultes en parfaite santé, alors que la population rencontrée dans une cour de justice est bien plus diversifiée.

Troisièmement, dans ces études, la mémoire est testée rapidement après l’exposition aux « faits », alors que des délais plus longs sont souvent rencontrés dans les affaires criminelles réelles.

Quatrièmement, les cartographies cérébrales des vrais et faux souvenirs sont le résultat de traitements statistiques à partir de données recueillies sur des groupes de sujets et sur plusieurs essais. La neuroimagerie n’est pas encore capable de distinguer les vrais des faux souvenirs à un niveau individuel.

Cinquièmement, même si des progrès techniques permettent d’atteindre cet objectif, les chercheurs devront développer des méthodes pour détecter les contre-mesures, c’est-à-dire les tentatives de la personne pour mettre en défaut le scanner. Dans le cas de la détection du mensonge, une étude récente a montré que de telles contre-mesures étaient très faciles à apprendre et à mettre en œuvre (Lire sur PsychoTémoins : Tromper le détecteur cérébral de mensonges)

Les deux psychologues envisagent plutôt d’utiliser les neurosciences cognitives de la mémoire pour informer une cour de justice sur le fonctionnement et les erreurs de la mémoire. Par exemple, informer sur le fait que vrais et faux souvenirs activent des régions cérébrales identiques permettrait à un jury de mieux comprendre pourquoi les faux souvenirs peuvent être vécus subjectivement comme de vrais souvenirs.

Les études de neuroimagerie ont également étendue notre compréhension de l’effet des informations trompeuses sur la mémoire. Des témoins oculaires peuvent en effet intégrer dans leurs souvenirs des informations erronées qui leur ont été suggérés après les faits. Ainsi, Schacter et Loftus décrivent les résultats d’une expérience montrant qu’une plus grande activation de l’hippocampe et du cortex périrhinal gauches pendant la mémorisation de l’évènement original se traduit par la récupération de souvenirs précis. Si cette activation est plus importante pendant la présentation des informations trompeuses, alors la mémoire des faits est moins précise.

Une découverte des neuroscientifiques, la reconsolidation des souvenirs, pourrait également être pertinente d’un point de vue légal. De quoi s’agit-il ? Observé surtout chez l’animal, mais aussi dans quelques études chez l’homme, ce phénomène décrit le fait que des souvenirs stabilisés en mémoire deviennent transitoirement instables quand ils sont réactivés, nécessitant alors une nouvelle phase de consolidation. La reconsolidation a des effets bénéfiques, puisqu’elle permettrait une sorte de mise à jour de la mémoire avec des informations plus pertinentes. Cependant, elle rendrait aussi les souvenirs sujets aux modifications et sensibles aux distorsions.

« […] nous croyons qu’il est actuellement sage d’être sceptique concernant les efforts d’introduction des données de la neuro-imagerie dans l’arène de la salle d’audience à titre de preuve dans des cas individuels où la précision de la mémoire est au cœur de l’affaire […] Aussi, les preuves neuroscientifiques sur la mémoire, associées aux preuves de la psychologie cognitive, pourraient aider à informer les jurés et plus généralement les autres intervenants du système judiciaire sur la nature de la mémoire », concluent les deux psychologues (p. 122, notre traduction).

Références :

Guillaume, F., Tiberghien, G., & Baudouin, J.-Y. (2013). Le cerveau n’est pas ce que vous pensez : images et mirages du cerveau. Grenoble : Pug.

Satel, S. L., & Lilienfeld, S. O. (2013). Brainwashed : the seductive appeal of mindless neuroscience. New York : Basic Books.

Schacter, D. L., & Loftus, E. F. (2013). Memory and law : What can cognitive neuroscience contribute ? Nature Neuroscience, 16(2), 119‑123. doi:10.1038/nn.3294

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[1] On peut définir brièvement les neurosciences cognitives comme l’étude des bases cérébrales des processus cognitifs, associant les méthodes, les concepts et les théories de la psychologie cognitive avec ceux des neurosciences.

[2] Pour une analyse critique de l’imagerie cérébrale fonctionnelle, voir Guillaume, Tiberghien & Baudouin, (2013) et Satel & Lilienfeld (2013).