Les souvenirs d’agressions sexuelles sont-ils particuliers ?

2 mars 2008 par Frank Arnould

L’analyse des récits de quarante-quatre femmes canadiennes indique que leurs souvenirs d’agressions sexuelles ne sont pas fragiles et fragmentaires. Sur certains aspects, ils sont même plus riches que leurs souvenirs de traumatismes non sexuels et d’expériences heureuses.

La mémoire des souvenirs traumatiques est l’un des sujets les plus discutés en psychologie et psychiatrie. Il suffit de consulter l’imposante bibliographie de l’ouvrage de Richard D. McNally sur le sujet pour s’en convaincre définitivement (McNally, 2003). Malgré cela, de nombreux points restent obscurs. Des controverses persistent, provoquant parfois de violentes polémiques entre les différents protagonistes.

Une longue tradition théorique considère que les souvenirs d’événements horribles et traumatisants, en particulier ceux de violences sexuelles, peuvent être gérés de manière particulière par les victimes. Pour s’en protéger, ils sont bannis de leur conscience, mais agissent insidieusement sur leurs comportements et leur vie affective.

Richard McNally pense que cette conception doit être démystifiée, selon ses propres termes (McNally, 2005). De nombreuses études indiquent que les personnes se souviennent généralement très bien des événements traumatiques. Les exemples d’amnésie sont rares. Pour comprendre ces cas minoritaires, il n’est pas toujours nécessaire de faire appel à des processus spéciaux comme le refoulement ou la dissociation.

Les souvenirs d’événements traumatiques sont dans l’ensemble clairs et vivaces. Néanmoins, se remémorer ne consistant pas à rejouer une bande vidéo, ils peuvent aussi être imprécis et sensibles aux suggestions (Laney & Loftus, 2005 ; McNally, 2003 ; Schacter, 1999).

Dans une recherche publiée récemment, Kristine A. Peace, du Grant MacEwan College à Edmonton au Canada, et ses collègues, ont recueilli les récits de quarante-quatre femmes portant sur une expérience d’abus sexuel, un événement traumatique non sexuel et un épisode heureux de leur vie (Peace, Porter, & Brinke, 2008).

Les souvenirs de violences sexuelles sont les plus détaillés, les plus vivaces et apparaissent avec le plus grand nombre d’éléments sensoriels et émotionnels. Ils n’ont donc rien perdu de leur qualité, des années ou des décades après que les événements ont eu lieu. Pourtant, les participantes ont l’impression de les avoir « refoulés » plus souvent.

Pour les auteurs de l’étude, ce ressenti subjectif peut s’expliquer par le poids des croyances culturelles concernant le refoulement dans nos sociétés, par les discussions au cours de séances de thérapie, par une mauvaise interprétation des questions posées ou encore par l’oubli de s’être souvenu antérieurement de ces agressions sexuelles.

Un peu de théorie

Il existe trois points de vue différents concernant l’effet d’un traumatisme sur la mémoire :

1. Les traumatismes perturbent la mémoire. Les personnes se protègent des souvenirs traumatisants grâce à différents mécanismes de défense comme le refoulement et la dissociation, qui empêchent leur accès à la conscience ;

2. Les souvenirs traumatiques sont des souvenirs comme les autres ; ils se détériorent avec le temps comme tout autre souvenir autobiographique ;

3. Les souvenirs traumatiques, bien qu’étant également vulnérables aux suggestions, sont plus fiables et vivaces que les autres souvenirs autobiographiques.

Source : Porter, S., & Peace, K.A. (2007). The scars of memory : A prospective, longitudinal investigation of the consistency of traumatic and positive emotional memories in adulthood. Psychological Science, 18(5), 435-441.

Références :

Laney, C., & Loftus, E. F. (2005). Traumatic memories are not necessarily accurate memories. Canadian Journal of Psychiatry, 50(13), 823-828.

McNally, R. J. (2003). Remembering Trauma. Cambridge, MA : Harvard University Press.

McNally, R. J. (2005). Debunking myths about trauma and memory. Canadian Journal of Psychiatry, 50(13), 817-822.

Peace, K. A., Porter, S., & Brinke, L. T. (2008). Are memories for sexually traumatic events "special" ? A within-subjects investigation of trauma and memory in a clinical sample. Memory, 16(1), 10-21.

Schacter, D.L. (1999). A la recherche de la mémoire. Bruxelles : DeBoeck.

Mots-clés :

Mémoire, Traumatisme, Abus sexuel

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