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Mémoire et témoignage oculaire : qu’en disent les psychologues ? [Mise à jour]

10 septembre 2013 par Frank Arnould

Être psychologue procure-t-il une expertise dans le domaine de la mémoire et des témoignages oculaires ? Enquête en Norvège et en Italie.

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La lettre grecque psi, symbole de la psychologie

Quels sont les facteurs qui influencent la fiabilité des témoignages oculaires ? Les résultats de différentes enquêtes indiquent que jurés, juges ou policiers ont des opinions souvent bien différentes sur ce sujet de celles d’experts scientifiques (voir, par exemple, Benton, Ross, Bradshaw, Thomas, & Bradshaw, 2006).

Les psychologues seraient-ils mieux armés dans ce domaine, et maîtriseraient-ils mieux le fonctionnement de la mémoire ? Une étude norvégienne, menée par Svein Magnussen et Annika Melinder, du Département de psychologie de l’Université d’Oslo, suggère que ce n’est pas forcément le cas. Ces professionnels n’ont pas toujours mis à jour leurs connaissances en fonction des résultats de la recherche scientifique sur la mémoire (Magnussen & Melinder, 2012).

Les deux chercheurs ont analysé les réponses de 857 psychologues agréés, tous membres de l’Association norvégienne de psychologie, à un questionnaire de douze items portant sur la mémoire des témoins oculaires et sur la mémoire en général. Ces psychologues exerçaient majoritairement leur profession dans le domaine clinique avec des enfants ou des adultes. Douze pour cent d’entre eux avaient une activité de recherche, et 12 % avaient été commis expert devant une cour de justice. Dans l’ensemble, les psychologues interrogés ne s’étaient probablement pas spécialisés dans le domaine de la mémoire. Cependant, ils avaient suivi des enseignements de psychologie cognitive au cours de leurs études. Les souvenirs sont aussi bien souvent au centre du travail clinique avec les patients.

Globalement, le groupe de psychologues n’a pas montré de maîtrise supérieure du fonctionnement de la mémoire des témoins oculaires et de la mémoire en général, par rapport à celle de juges ou de sujets recrutés auprès du grand public [1]. Dans certains cas, leurs connaissances étaient certes plus précises que celles des deux autres groupes de personnes, mais dans d’autres cas, elles étaient plus défaillantes. Moins de 5 % des psychologues ont répondu correctement, en fonction de l’état actuel de la science de la mémoire, à au moins 10 questions sur 12 de l’enquête.

En particulier, une majorité des psychologues interrogés (63 %) a jugé que les adultes pouvaient se souvenir, au cours d’une psychothérapie, d’évènements traumatiques vécus pendant l’enfance et oubliés jusque-là. Or, ce point est aujourd’hui controversé au sein de la communauté scientifique. Une minorité substantielle de psychologues (38 %) a également défendu une autre opinion non prouvée scientifiquement à ce jour, à savoir l’idée que des adultes peuvent refouler le fait d’avoir commis un crime.

Être psychologue ne semble donc pas procurer, en soi, une expertise dans les domaines de la mémoire et des témoignages oculaires. Sur quels critères définir alors cette expertise ? Dans un texte de 2008 [2], la Société britannique de psychologie a établi qu’un expert de la mémoire intervenant devant une cour de justice est une personne dont l’expertise a été reconnue parce qu’elle a produit des documents publics vérifiables sur le sujet. Tout particulièrement, la publication de travaux dans des revues scientifiques avec évaluation par les pairs (peer-review) est considérée comme l’élément le plus important pour déterminer cette expertise.

Récemment, des psychologues ont précisé les qualifications qui devraient être exigées pour être expert de la mémoire devant une cour de justice (Zajac, Garry, London, Goodyear-Smith, & Hayne, 2013) : « Au minimum, ces experts doivent avoir obtenu un doctorat en psychologie ou dans une discipline associée, occuper un poste dans une institution de recherche, et avoir publié un nombre significatif d’articles empiriques dans des revues reconnues avec évaluation par les pairs (en grande partie, les présentations dans des conférences ou les posters ne constituent pas des substituts aux publications dans des revues avec évaluation par les pairs). Selon notre point de vue, les personnes dont l’activité première est la pratique clinique ne sont pas qualifiées automatiquement pour fournir des éléments sur la mémoire humaine, même si elles ont publié occasionnellement un article : les experts de la mémoire sont profondément immergés dans la communauté scientifique internationale, en bénéficie et y contribue régulièrement. En résumé, ils sont dans les meilleures conditions pour informer une cour sur les problèmes liés à la mémoire. » (p. 615, notre traduction).

[Mise à jour] Des chercheurs (Mirandola, Ferruzza, Cornoldi, & Magnussen, 2013) ont interrogé au sein de l’Université de Padoue en Italie, et à l’aide d’une traduction du questionnaire développé par l’équipe norvégienne, des étudiants commençant leurs études de psychologie, des étudiants avancés en psychologie, et leurs enseignants dans la filière de psychologie clinique psychodynamique à orientation psychanalytique et dans la filière de psychologie expérimentale [3].

Les six groupes de sujets ont présenté des connaissances plutôt modestes concernant les facteurs influençant la mémoire en général et celle des témoins oculaires en particulier (les scores moyens allant de 45 % à 65 % de réponses correctes). Les résultats ont montré que c’était les étudiants débutants qui maitrisaient le moins bien les facteurs influençant la mémoire. Aucune différence n’est apparue chez eux selon le programme étudié (clinique versus expérimental).

Les étudiants avancés et les enseignants de la filière expérimentale ont fait preuve de connaissances relativement plus précises que les étudiants avancés et les enseignants de la filière clinique, même concernant des aspects de la mémoire ayant un intérêt clinique (durée de l’amnésie infantile, validité des souvenirs retrouvés en psychothérapie, refoulement d’avoir commis un crime, mémoire des enfants).

Les auteurs de l’étude ont été étonnés de constater que des conceptions sur la mémoire, qui ne sont pas supportées par la recherche scientifique contemporaine, circulaient toujours dans le milieu académique, plus particulièrement dans la filière clinique. Ils ont fait remarquer que sur le terrain professionnel, beaucoup de praticiens ayant suivi ce cursus risquaient donc de commettre des erreurs de jugement au cours de situations cliniques ou légales mettant en jeu la mémoire.

Références :

Benton, T. R., Ross, D. F., Bradshaw, E., Thomas, W. N., & Bradshaw, G. S. (2006). Eyewitness memory is still not common sense : comparing jurors, judges and law enforcement to eyewitness experts. Applied Cognitive Psychology, 20(1), 115-129. doi:10.1002/acp.1171

Magnussen, S., & Melinder, A. (2012). What psychologists know and believe about memory : A survey of practitioners. Applied Cognitive Psychology, 26(1), 54-60. Doi :10.1002/acp.1795

Mirandola, C., Ferruzza, E., Cornoldi, C., & Magnussen, S. (2013). Beliefs about memory among psychology students and their professors in psychodynamic clinical and experimental study programs. Revue Européenne de Psychologie Appliquée/European Review of Applied Psychology, 63(5), 251-256. doi:10.1016/j.erap.2013.07.004

Zajac, R., Garry, M., London, K., Goodyear-Smith, F., & Hayne, H. (2013). Misconceptions about childhood sexual abuse and child witnesses : Implications for psychological experts in the courtroom. Memory, 21(5), 608–617. doi:10.1080/09658211.2013.778287

Publié le 27 avril 2011
Mis à jour le 10 septembre 2013


[1] Les données concernant ces deux groupes proviennent de deux études indépendantes.

[2] British Psychological Society - Guidelines on Memory and the Law

[3] Les enseignants de psychologie expérimentale spécialistes de la mémoire ont été exclus de l’étude.