Mémoire et traumatisme : souvenirs d’un attentat-suicide

10 juin 2010 par Frank Arnould

Une étude sur le terrain indique que le niveau d’implication personnelle influence la mémoire d’une expérience traumatisante.

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Le Dolphinarium, théâtre sanglant d’un attentat-suicide à Tel-Aviv.

Le 1er juin 2001, Saïd Khutari, âgé de 22 ans, se mêle à la foule de jeunes gens qui patientent devant l’entrée du Dolphinarium, une discothèque bordant la Méditerranée à Tel-Aviv. Quelques instants plus tard, il fait exploser la bombe qu’il porte sur lui. La déflagration provoque la mort de 21 personnes, dont une majorité d’adolescents, et fait plus d’une centaine de blessés.

Deux années se sont écoulées depuis le drame quand Israel Nachson et Irena Slavutskay-Tsukerman, de l’Université Bar Ilan, à Romat Gan en Israël, décident d’interroger 17 victimes blessées dans l’attentat, 18 témoins indemnes, et 20 personnes absentes des lieux, tenues informées de la catastrophe par les médias.

De quelle manière ces différents niveaux d’implication personnelle dans l’explosion influencent-ils la quantité et la précision des souvenirs de l’attaque terroriste ? Pour répondre à cette interrogation, les deux chercheurs demandent aux participants de l’étude de se souvenir librement des faits, avant de répondre à des questions spécifiques, puis à des questions à choix multiple.

En réponse aux questions ciblées, les victimes possèdent les souvenirs les plus durables, les plus détaillés et les plus précis concernant l’attentat. Par contre, elles rapportent le moins grand nombre de faits exacts et le plus grand nombre de faits inexacts quand elles sont invitées à s’en souvenir librement. Dans cette situation, les souvenirs fidèles sont les plus fréquents chez les témoins indemnes.

Ces résultats suggèrent que les victimes constituent le groupe le plus dépendant d’indices mnésiques pour se souvenir des faits. Elles semblent être plus réticentes ou présenter plus de difficulté à partager spontanément leurs souvenirs avec l’interviewer.

Les chercheurs observent que, si la précision des souvenirs des victimes et des témoins indemnes récupérés à l’aide de questions spécifiques excède les 50 %, les erreurs restent nombreuses. De plus, les trois groupes de personnes génèrent le plus grand nombre de souvenirs imprécis en réponse aux questions à choix multiple.

En revanche, la précision des souvenirs est globalement élevée quand les participants doivent se souvenir librement des faits. Les auteurs estiment donc que la stratégie la plus efficace pour interroger des personnes sur des expériences traumatisantes serait de combiner questionnement ouvert et questions spécifiques.

Plusieurs protocoles d’entretien avec les victimes et les témoins reposent aujourd’hui sur ce principe, selon un mode de fonctionnement dit de la pyramide inversée. L’entretien débute par des invitations libres à se souvenir des faits. Les questions plus spécifiques et non suggestives sont ensuite posées.

En résumé, cette étude indique que la mémoire d’une expérience traumatique n’est pas perturbée quand les personnes se sentent fortement impliquées dans les faits, bien au contraire. Cependant, la quantité et la qualité de leurs souvenirs sont liées à la manière dont elles sont interrogées.

Référence :

Nachson, I., & Slavutskay-Tsukerman, I. (2010). Effect of personal involvement in traumatic events on memory : The case of the Dolphinarium explosion. Memory, 18(3), 241-251.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Traumatisme – Implication personnelle – Mémoire – Entretien – Rappel libre – Question spécifique – Question à choix multiple – Émotion - Adultes

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Crédit photo :

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