Mythe n° 2. Les victimes sont crédibles quand elles s’expriment avec émotion

25 janvier 2011 par Frank Arnould

Les émotions qu’affichent des victimes présumées pendant leur audition ne sont pas des indicateurs fiables de la crédibilité de leur témoignage.

Mythe

Les personnes s’attendent souvent à ce qu’une victime crédible s’exprime avec émotion. Par exemple, la plupart des policiers et procureurs suédois, interrogés dans le cadre d’une enquête sur le comportement des victimes (Ask, 2010), pensent que l’expression émotionnelle non verbale de la victime est associée, au moins en partie, à la véracité de ses déclarations. Seuls les policiers et procureurs ayant reçu une formation spécifique sur le comportement des victimes partagent moins cette idée préconçue.

Des recherches expérimentales (Bollingmo, E. Wessel, Eilertsen, & S. Magnussen, 2008 ; Kaufmann, Drevland, Wessel, Overskeid, & Magnussen, 2003 ; Winkel & Koppelaar, 1991) indiquent également que le même témoignage verbal d’une victime de viol est jugé encore plus crédible par des policiers, ou par des étudiants d’université, quand la victime s’exprime en affichant des émotions non verbales compatibles avec les sévices subis (par exemple, des sanglots et des signes de désespoir) que lorsqu’elle le fait en restant émotionnellement neutre ou en affichant des émotions incongruentes (des rires, par exemple). Les juges professionnels semblent immunisés contre ce stéréotype (Wessel, Drevland, Eilertsen, & Magnussen, 2006).

Antimythe

L’expression émotionnelle des victimes par des signes non verbaux pendant leur témoignage n’est pas systématique. Une étude réalisée auprès d’enfants et d’adolescents ayant subi des maltraitances physiques ou sexuelles a montré que la plupart d’entre eux (75 %) ont révélé les sévices en restant calmes (Sayfan, Mitchell, Goodman, Eisen, & Qin, 2008). De même, une autre étude a également montré que le dévoilement crédible d’agressions sexuelles chez l’enfant ne s’accompagne pas nécessairement par l’expression d’émotions (Wood, Orsak, Murphy, & Cross, 1996).

Certains chercheurs ont constaté deux modes de présentation de soi chez les victimes de viol, particulièrement dans leurs réactions à court terme. Certaines s’expriment avec émotion (sanglots, pleurs, tension…), alors que d’autres se contrôlent et paraissent calmes et posées. Le style expressif serait aussi courant que le style contrôlé (Ask, 2010 ; Burgess & Holmstrom, 1974 ; Frieze, Hymer, & Greenberg, 1987).

Références

Ask, K. (2010). A survey of police officers’ and prosecutors’ beliefs about crime victim behaviors. Journal of Interpersonal Violence, 25(6), 1132 -1149.

Bollingmo, G., Wessel, E., Eilertsen, D., & Magnussen, S. (2008). Credibility of the emotional witness : A survey of ratings by police investigators. Psychology, Crime & Law, 14(1), 29-40.

Burgess, A. W., & Holmstrom, L. L. (1974). Rape Trauma Syndrome. American Journal of Psychiatry, 131(9), 981-986.

Frieze, I. H., Hymer, S., & Greenberg, M. S. (1987). Describing the crime victim : Psychological reactions to victimization. Professional Psychology : Research and Practice, 18(4), 299-315.

Kaufmann, G., Drevland, G. C. B., Wessel, E., Overskeid, G., & Magnussen, S. (2003). The importance of being earnest : displayed emotions and witness credibility. Applied Cognitive Psychology, 17(1), 21-34.

Sayfan, L., Mitchell, E. B., Goodman, G. S., Eisen, M. L., & Qin, J. (2008). Children’s expressed emotions when disclosing maltreatment. Child Abuse & Neglect, 32(11), 1026-1036.

Wessel, E., Drevland, G., Eilertsen, D., & Magnussen, S. (2006). Credibility of the emotional witness : A study of ratings by court judges. Law and Human Behavior, 30(2), 221-230.

Winkel, F. W., & Koppelaar, L. (1991). Rape victims’ style of self-presentation and secondary victimization by the environment. Journal of Interpersonal Violence, 6(1), 29 -40.

Wood, B., Orsak, C., Murphy, M., & Cross, H. J. (1996). Semistructured child sexual abuse interviews : Interview and child characteristics related to credibility of disclosure. Child Abuse & Neglect, 20(1), 81-92.

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