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Nouvelles données concernant l’effet trans-ethnique dans les témoignages oculaires

17 mars 2008 par Frank Arnould

Nous reconnaissons mieux les visages de notre propre ethnie que ceux d’une ethnie différente. Pour quelles raisons ? Trois études récentes mettent à l’épreuve différentes hypothèses.

Jacksonville, Floride, le dimanche 7 mai 2000, 7h30 du matin. Les époux Stephens, un couple d’Américains d’origine européenne, se dirigent vers leur chambre d’hôtel. Sur le chemin, l’épouse est abattue sous les yeux de son mari par un homme de couleur noire. Environ deux heures après les terribles faits, un agent de police aperçoit dans la rue Brenton Butler, un jeune afro-américain de 15 ans. Le jeune homme est appréhendé et amené sur les lieux du crime. Le mari le reconnaît formellement. « Je n’enverrai jamais un innocent en prison », proclame-t-il. L’apparence de l’adolescent ne correspond pourtant pas à la description qu’il avait faite de l’agresseur : Butler est plus jeune, plus petit et porte des vêtements différents. Patrick McGuiness et Anne Finnell, deux avocats commis d’office, vont défendre le jeune accusé et démontrer son innocence. Le film Un coupable idéal, réalisé par Jean-Xavier de Lestrade et retraçant le procès du jeune adolescent, reçut en 2002 l’Oscar du meilleur documentaire.

L’histoire de Brenton Butler est peut-être une illustration d’un phénomène bien connu. Les adultes sont des experts de la reconnaissance des visages. Mais cette expertise vaut surtout pour les visages des personnes qui appartiennent à la même ethnie que la leur. Ils ont plus de difficultés à reconnaître un visage d’une ethnie différente. C’est l’effet trans-ethnique (cross-race effect, own-race bias, ou own-race advantage). Dans ce cas précis, ils courent même un risque plus grand d’identifier par erreur un visage inconnu (Brigham, Brooke Bennett, Meissner, & Mitchell, 2007 ; Meissner & Brigham, 2001). Quarante pour cent des cas de condamnations injustifiées, suite à des erreurs d’identification, pourraient être expliqués par ce phénomène (Marcon, Meissner, & Malpass, sous presse).

Depuis plus de trente ans, l’effet trans-ethnique est étudié intensivement et est reproduit facilement. Il existe plusieurs tentatives d’explication. L’une des hypothèses suggère que nous sommes experts dans la reconnaissance des visages de notre groupe ethnique parce que nous les abordons en privilégiant leur configuration globale, c’est-à-dire en prenant en compte les relations entre les différents traits les constituant (Maurer, Le Grand, & Mondloch, 2002). Il est très simple de montrer que nous les analysons de cette manière. Il suffit de mettre les visages à l’envers et nous les reconnaissons alors moins facilement [1]. C’est l’effet d’inversion (Yin, 1969). Si l’hypothèse est correcte, on peut donc s’attendre à ce que les visages appartenant à une autre ethnie soient moins sensibles à l’effet d’inversion. C’est bien ce qu’observent les psychologues Kristen J. Hancock et Gillian Rhodes après avoir demandé à des étudiants blancs et asiatiques de reconnaître des visages de l’une et l’autre ethnie (Hancock & Rhodes, 2008). Cependant, William G. Hayward et ses collègues viennent de découvrir que l’avantage dont bénéficient les visages de l’endogroupe ethnique s’observe aussi bien pour leur configuration globale que pour les différents traits qui les composent (Hayward, Rhodes, & Schwaninger, 2008). Des Australiens blancs et des Chinois de Hong Kong reconnaissent mieux des visages flous (analyse configurale) et des visages dont les éléments ont été réarrangés (analyse des traits) de leur ethnie d’origine, comparativement à ceux de l’ethnie moins familière qui ont été modifiés de la même façon. Le traitement des traits pourrait donc aussi contribuer à améliorer la mémoire des visages de l’ethnie d’appartenance, tout au moins dans le type de tâche utilisée dans cette étude (voir Michel, Caldara, & Rossion, 2006 ; Tanaka, Kiefer, & Bukach, 2004, pour des résultats divergents utilisant d’autres méthodologies).

Nous avons des contacts sociaux plus fréquents avec les membres de notre propre groupe ethnique qu’avec ceux d’un groupe ethnique moins familier. Faut-il y trouver la source de notre expertise pour les visages qui nous ressemblent ? Pour Kristen Hancok et Gillian Rhodes, cette hypothèse est valide. L’effet trans-ethnique est réduit chez des étudiants blancs ou d’origine chinoise d’une université australienne lorsque les contacts sociaux avec l’autre ethnie ont été plus nombreux (Hancock & Rhodes, 2008). Ces contacts modifient alors le mode de traitement des visages de l’ethnie différente qui devient plus configural. Luke B. Jackiw et ses collègues ont mis en évidence un effet trans-ethnique dans des parades d’identification chez des personnes blanches et amérindiennes au Canada (Jackiw, Arbuthnott, Pfeifer, Marcon, & Meissner, 2008). Toutefois, la performance de leur mémoire des visages de l’ethnie différente n’est pas modulée par le niveau de contacts sociaux avec cette ethnie. De tels résultats contradictoires sur cet aspect du problème ne sont pas nouveaux. L’analyse de la littérature montre, en fait, que le niveau des contacts sociaux est significativement mais faiblement associé à l’effet trans-ethnique (Meissner & Brigham, 2001).

Le traitement configural des visages

Les adultes sont experts dans la reconnaissance des visages parce qu’ils les analysent à partir de leur configuration globale, en privilégiant les relations entre les différents traits les constituant. Cela leur permet de les identifier avec facilité, même à distance, dans de mauvaises conditions d’éclairage, s’ils arborent une nouvelle coupe de cheveux ou une nouvelle paire de lunettes, quand ils sont vus sous différents angles et même après avoir pris de l’âge. Maurer, Le Grand et Mondloch (2002) distinguent trois types de traitement configural :

Le traitement des relations de premier ordre. Décider qu’un stimulus visuel est un visage parce que ses éléments sont arrangés d’une façon bien précise : deux yeux au dessus d’un nez, lui-même au dessus d’une bouche.

Le traitement holistique. Un visage est une forme globale qui ne peut pas se réduire à ses éléments. Cette notion est utilisée par des auteurs comme synonyme de traitement configural.

Le traitement des relations de second ordre. Percevoir la distance entre les différents composants d’un visage.

Le traitement configural est opposé au traitement analytique, c’est-à-dire le traitement trait par trait du visage.

Source : Maurer, D., Le Grand, R., & Mondloch, C.J. (2002) The many faces of configural processing. Trends in Cognitive Sciences, 6(6), 255-260.

Références :

Brigham, J. C., Brooke Bennett, L., Meissner, C. A., & Mitchell, T. L. (2007). The influence of race on eyewitness identification. In R. C. L. Lindsay, D. F. Ross, J. D. Read & M. P. Toglia (Eds.), Handbook of Eyewitness Psychology (Vol. 2. Memory for people.). Mahwah : Lawrence Erlbaum Associates.

Hancock, K. J., & Rhodes, G. (2008). Contact, configural coding and the other-race effect in face recognition. British Journal of Psychology, 99(1), 45-56.

Hayward, W. G., Rhodes, G., & Schwaninger, A. (2008). An own-race advantage for components as wall as configurations in face recognition. Cognition, 2008(2), 1017-1027.

Jackiw, L. B., Arbuthnott, K. D., Pfeifer, J. E., Marcon, J. L., & Meissner, C. A. (2008). Examining the cross-race effect in lineup identification using caucasian and First Nations samples. Canadian Journal of Behavioural Science, 40(1), 52-57.

Marcon, J. L., Meissner, C. A., & Malpass, R. S. (sous presse). Cross-race effect. In B. Cutler (Ed.), Encyclopedia of Psychology & Law. Sage Publications.

Maurer, D., Le Grand, R., & Mondloch, C. J. (2002). The many faces of configural processing. Trends in Cognitive Sciences, 6(6), 255-260.

Meissner, C. A., & Brigham, J. C. (2001). Thirty years of investigating the own-race bias in memory for faces : A meta-analytic review. Psychology, Public Policy, and Law, 7(1), 3-35.

Michel, C., Caldara, R., & Rossion, B. (2006). Same-race faces are perceived more holistically than other-race faces. Visual Cognition, 14(1), 55-73.

Tanaka, J. W., Kiefer, M., & Bukach, C. M. (2004). A holistic account of the own-race effect in face recognition : Evidence from a cross-cultural study. Cognition, 93(1), 1-9.

Yin, R. K. (1969). Looking at upside-down faces. Journal of Experimental Psychology, 81(1), 141-145.

Mots-clés :

Témoignage oculaire, Mémoire des visages, Reconnaissance des visages, Parade d’identification, Tapissage, Effet trans-ethnique, Contacts sociaux, Adultes


[1] La reconnaissance d’autres types d’objets ayant subi la même transformation est moins perturbée que celle des visages (Yin, 1969).