Phénoménologie des souvenirs et identification de suspect

26 février 2010 par Frank Arnould

Les expériences subjectives associées aux souvenirs d’un suspect permettrait de déterminer la précision d’un témoignage.

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Deux expériences subjectives différentes peuvent accompagner nos souvenirs d’individus rencontrés dans le passé. Dans certains cas, nous les reconnaissons en nous remémorant le contexte dans lequel nous les avons croisés. Dans d’autres cas, nous savons que nous les connaissons, tout en étant incapables de nous souvenir quand et où nous avons pu faire leur connaissance.

Les psychologues de la cognition appellent jugements R (R pour « Remember ») le premier exemple d’expérience subjective, et jugements K (K pour « Know »), le second. Ces informations phénoménologiques sont censées refléter la mise en œuvre de deux processus cognitifs impliqués dans la mémoire de reconnaissance, à savoir la remémoration (recollection en anglais) pour les réponses R et la familiarité pour les réponses K. La recollection est un processus de recherche consciente et délibérée d’informations dans leur contexte de mémorisation. La familiarité est un processus automatique d’évaluation de la force des souvenirs (Clarys, 2001 ; Yonelinas, 2002).

Dans le domaine des témoignages oculaires, les identifications de suspects accompagnées de jugements R pourraient être plus précises que celles associées aux jugements K car elles seraient plus riches en informations contextuelles. Cette proposition est testée par une équipe de psychologues de l’Université Linders à Adélaide, Australie (Palmer, Brewer, McKinnon, & Weber, 2010).

Les participants à l’expérience visionnent dans un premier temps un enregistrement vidéo mettant en scènes cinq personnages [1]. Quelques instants plus tard, ils doivent identifier ou non dans des tapissages de police deux personnages du film (un homme et une femme) présentés comme des suspects [2]. Chaque décision dans une parade est suivie d’un jugement de certitude. Lorsque les témoins désignent une personne, ils doivent émettre un jugement R ou K et justifier ce choix.

Les résultats montrent notamment que les justifications des réponses R permettent d’améliorer le diagnostic de culpabilité, au-delà de ce que permet la prise en compte du niveau de certitude exprimé par les témoins. Plus précisément, les jugements R accompagnés de justifications pertinentes (quand les témoins indiquent clairement se souvenir d’informations contextuelles présentes pendant la présentation du film) sont les plus indicatifs de la culpabilité des suspects identifiés.

La prise en compte d’informations phénoménologiques exprimées par les témoins est donc potentiellement un nouveau moyen d’estimer la culpabilité probable d’un suspect. « […], l’identification d’un suspect (non) accompagnée par le rappel de détails contextuels pourrait inciter à intensifier (réduire) les efforts d’investigation sur ce suspect », concluent les chercheurs (p. 144, notre traduction).

Références :

Clarys, D. (2001). Psychologie de la mémoire humaine : de nouvelles avancées théoriques et méthodologiques. L’année psychologique, 101(3-4), 495-519.

Palmer, M. A., Brewer, N., McKinnon, A. C., & Weber, N. (2010). Phenomenological reports diagnose accuracy of eyewitness identification decisions. Acta Psychologica, 133(2), 137-145.

Yonelinas, A. P. (2002). The nature of recollection and familiarity : A review of 30 years of research. Journal of Memory and Language, 46(3), 441-517.

Mots clés :

Témoignage oculaire – identification de suspect – Tapissage de police – Parade d’identification – Expériences subjectives – Phénoménologie – Paradigmen R/K – Mémoire– Contexte – Remémoration – Familiarité – Cognition - Adultes

Crédit photo :

Rubén Díaz Alonso
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[1] Certains participants effectuent cette tâche en condition d’attention divisée. Tout en visionnant le film, ils doivent aussi repérer des sons présents sur la bande sonore.

[2] Selon les cas, les suspects sont présents ou absents des parades d’identification.