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Pour une poignée de secondes : temps de décision et précision de l’identification d’un suspect

7 avril 2008 par Frank Arnould

La rapidité avec laquelle les témoins désignent une personne dans un tapissage pourrait être un marqueur de la précision de leur choix. Existe-t-il, cependant, une frontière temporelle stable, départageant de manière significative les témoins précis et imprécis ?

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Les témoins désignant rapidement une personne dans une parade d’identification sont généralement plus précis que les témoins plus lents à se décider. L’idéal, d’un point de vue pratique, serait alors de trouver une sorte de frontière temporelle qui départagerait de manière fiable les témoins précis et imprécis.

Les psychologues David Dunning et Scott Perretta pensent l’avoir découverte (Dunning & Perretta, 2002). Elle se situerait vers 10-12 secondes. Les témoins prenant leur décision en deçà de cette limite sont précis à 90 %. Au-delà, le niveau de précision est de 50 %. La règle des 10-12 secondes serait invariable, peu importe les circonstances du témoignage.

Des études récentes n’ont pas confirmé ces résultats. Nathan Weber et ses collaborateurs, ainsi que Neil Brewer et ses collègues, ont observé que la frontière temporelle varie selon l’âge des participants et les conditions expérimentales (Brewer, Caon, Todd, & Weber, 2006 ; Weber, Brewer, Wells, Semmler, & Keast, 2004). Par exemple, elle se situe à 13 secondes quand les témoins participent à un tapissage immédiatement après l’exposition au visage à identifier. Elle est constatée à 36 et à 35 secondes quand l’intervalle de rétention est de 15 et 30 minutes, respectivement. Ces études montrent aussi que les taux de précision des témoins en deçà des frontières temporelles sont moins impressionnants que le taux découvert par la première équipe de recherche (voir aussi Ross et al., 2007 et Sauerland & Sporer, 2007).

La frontière temporelle départageant les témoins précis et imprécis a été étudiée exclusivement dans les situations de tapissage simultané, quand tous les membres de la parade d’identification font face en même temps au témoin. Les psychologues James D. Sauer, Neil Brewer et Gary Wells, sont les premiers à l’étudier dans le cadre du tapissage séquentiel (voir Encadré), quand les membres de la parade sont présentés les uns après les autres (Sauer, Brewer, & Wells, 2008).

Les résultats, publiés récemment dans la revue Legal and Criminological Psychology, ne sont guère plus encourageants. Les participants de l’expérience visionnent tout d’abord une séquence vidéo. Celle-ci montre un individu dérobant une carte bancaire dans un restaurant, alors que le serveur est distrait par un appel téléphonique. Quelques minutes plus tard, les témoins participent à deux tapissages séquentiels, un pour chaque protagoniste de l’action. Selon les cas, le visage du voleur et du serveur sont présents ou absents de la parade d’identification. Pour les deux personnages, une frontière temporelle est détectée vers 4 secondes [1], mais elle ne permet pas de départager significativement les témoins précis et imprécis. Concernant le voleur, le taux de précision des identifications est même plus faible en deçà qu’au-delà de cette valeur (37,5 % versus 68,8 %).

Les personnes identifiant rapidement un inividu dans un tapissage sont les plus précises. Cependant, les résultats précédents suggèrent que l’adoption de la règle des 10-12 secondes, censée départager significativement les témoins corrects et incorrects, n’est pas justifiée dans un contexte légal.

Un peu de méthode : le tapissage séquentiel

Classiquement, un tapissage consiste à présenter simultanément tous les membres de la parade au témoin. Cette procédure accroît le risque d’identifier une personne innocente, quand le coupable du crime n’est pas présent dans la rangée d’individus, parce que le témoin utilise une stratégie relative de sélection : il compare les membres de la parade entre eux en fonction de leur similarité avec le malfaiteur, et choisit le plus ressemblant. Pour réduire ce risque, une méthode alternative a été proposée : le tapissage séquentiel. Les membres de la parade sont présentés individuellement, l’un après l’autre. Dans sa forme la plus stricte, le témoin n’est pas prévenu du nombre de personnes qu’il va visionner, et le tapissage s’arrête dès qu’il identifie une personne ; ou alors, la procédure se poursuit jusqu’à ce qu’il ait vu l’ensemble de la parade, sans avoir pu désigner qui que ce soit. Cette méthode de tapissage réduit le risque d’erreur d’identification quand le coupable est absent de la parade, car le témoin utilise une stratégie absolue de sélection : il compare directement chaque visage présenté avec son souvenir de celui du malfaiteur.

Des auteurs ont constaté que cette méthode réduisait aussi le taux d’identifications correctes quand le coupable est présent dans la parade. Pour cette raison, l’intérêt du tapissage séquentiel et ses fondements théoriques font l’objet de débats.

Lectures conseillées :

McQuiston-Surrett, D., Malpass, R.S., & Tredoux, C.G. (2006). Sequential vs. simultaneous lineups : A review of methods and theory. Psychology, Public Policy, and Law, 12(2), 137-169. http://eyewitness.utep.edu/Documents/McQuiston-Surrett&06SequentialVsSimultaneousLineups.pdf

Wells, G.L. (2005). Does the sequential lineup reduce accurate identifications in addition to reducing mistaken identifications ? Yes, but... http://www.psychology.iastate.edu/faculty/gwells/SequentialNotesonlossofhits.htm

Références :

Brewer, N., Caon, A., Todd, C., & Weber, N. (2006). Eyewitness identification accuracy and response latency. Law and Human Behavior, 20(1), 31-50.

Dunning, D., & Perretta, S. (2002). Automaticity and eyewitness accuracy : A 10- to 12-second rule for distinguishing accurate from inaccurate positive identification. Journal of Applied Psychology, 87(5), 951-962.

Ross, D. F., Benton, T. R., McDonnell, S., Metzger, R., & Silver, C. (2007). When accurate and inaccurate eyewitnesses look the same : A limitation of the "pop out" effect and the 10- to 12-second rule. Applied Cognitive Psychology, 21(5), 677-690.

Sauer, J. D., Brewer, N., & Wells, E. C. (2008). Is there a magical time boundary for diagnosing eyewitness identification accuracy in sequential line-ups ? Legal and Criminological Psychology, 13(1), 123-135.

Sauerland, M., & Sporer, S.L. (2007). Post-decision confidence, decision time, and self-reported decision processes as postdictors of identification accuracy. Psychology, Crime & Law, 13(6), 611-625

Weber, N., Brewer, N., Wells, G. L., Semmler, C., & Keast, A. (2004). Eyewitness identification accuracy and response latency : The unruly 10-12 second rule. Journal of Experimental Psychology : Applied, 10(3), 139-147.

Mots-clés :

Parade d’identification, Tapissage séquentiel, Temps de décision, Latence de la réponse, Mémoire, Témoignage oculaire

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Crédit photo :

MillyNeT ;
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)


[1] Une seconde frontière temporelle est constatée à 8 secondes pour l’un des deux visages.