Pouvoir et témoignage oculaire

6 mai 2008 par Frank Arnould

Un témoin en position de faiblesse accepte plus facilement les suggestions d’un autre témoin.

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Le 10 septembre 2003, Anne Lindh, ministre des Affaires étrangères de la Suède, est mortellement poignardée alors qu’elle fait ses courses dans un grand magasin de Stockholm. Les témoins du meurtre sont rassemblés et commencent à échanger des informations. Chacun d’entre eux est aussi interrogé par la police en présence des autres. L’un des témoins se souvient que le meurtrier portait une veste de camouflage. Sa conviction dans cette information est telle que d’autres témoins finissent par y croire également. La caméra de surveillance du magasin indique pourtant que l’assassin revêtait en réalité un sweatshirt gris (Paterson, 2004) !

Les influences sociales entre témoins relevées dans l’affaire Anne Lindh ont été reproduites dans des recherches en laboratoire. Celles-ci montrent que les témoins d’un crime peuvent effectivement se suggérer mutuellement des informations. Les souvenirs des protagonistes deviennent similaires. Les psychologues Elin Skagerberg et Daniel Wright, de l’Université du Sussex au Royaume-Uni, ont découvert un nouveau facteur intervenant sur ce conformisme des souvenirs (Skagerberg & Wright, 2008).

De jeunes adultes sont invités à visionner par paires [1] une série de cinquante visages. Ils participent ensuite à une tâche permettant aux expérimentateurs de créer une sorte d’asymétrie sociale entre les membres de chaque couple de « témoins ». L’un des deux partenaires est désigné pour réaliser un petit travail d’imagination, évalué par l’autre membre de la dyade. Les couples de participants réalisent ensuite une tâche de reconnaissance des visages. Ils doivent indiquer, parmi cent visages, ceux ayant été présentés au début de l’expérience. Les réponses sont inscrites sur la même feuille de papier, divisée en deux colonnes, une pour chaque membre de la paire.

Les résultats montrent clairement que les réponses d’une personne sont influencées par celles données par son partenaire. Cette influence est plus prononcée chez les personnes en situation de faiblesse (les « concepteurs ») que chez celles ayant acquis une position de pouvoir dans la dyade (les juges).

Pour les auteurs de l’étude, les données de cette expérience sont applicables dans certaines situations de témoignage, mais aussi dans d’autres contextes où sont discutés des souvenirs entre personnes ayant un niveau de pouvoir social différent (relations éducatives, relations entre un thérapeute et son patient...)

Références :

Paterson, H. M. (2004). Co-witnesses and the effect of discussion on eyewitness memory. Unpublished Doctoral dissertation, University Of New South Wales, Sydney.

Skagerberg, E. M., & Wright, D. B. (2008). Manipulating power can affect memory conformity. Applied Cognitive Psychology, 22(2), 207-216.

Mots clés :

Témoignage oculaire, Conformisme des souvenirs, Influence sociale, Pouvoir, Co-témoin, Mémoire des visages, Suggestibilité, Adultes

Crédit photo :

jurek d
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[1] Ou individuellement, pour les participants affectés au groupe contrôle.