Quand les témoins oculaires se partagent des souvenirs

7 mars 2011 par Frank Arnould

Les faux souvenirs suggérés par un second témoin seraient difficiles à éradiquer.

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Selon les résultats d’une enquête menée au Royaume-Uni, 88 pour cent des témoins oculaires interrogés, et venant de participer à des séances d’identification de suspects, ont indiqué la présence d’au moins un autre témoin sur les lieux du crime (Skagerberg & Wright, 2008). Cinquante-huit pour cent de ces personnes ont révélé l’existence de discussions entre témoins, celles-ci portant surtout sur les détails du crime et sur le malfaiteur.

Or, plusieurs travaux expérimentaux ont montré que, durant ces conversations, les témoins peuvent s’influencer mutuellement, et même intégrer dans leurs souvenirs des informations erronées rapportées par l’autre personne (Wright, Memon, Skagerberg, & Gabbert, 2009). Les psychologues appellent ce phénomène la contagion sociale ou le conformisme des souvenirs. Ces éléments suggérés, nous apprend une nouvelle série d’études, seraient difficiles à éradiquer (Paterson, Kemp, & Ng, 2011).

Les participants à la première expérience ont tout d’abord visionné un enregistrement vidéo décrivant une scène de vol. Ces « témoins » ont ensuite discuté, par paires, de ce qu’ils venaient de voir. Dans la moitié des paires de témoins, les personnes avaient vu le même enregistrement vidéo du crime. Dans l’autre moitié, les individus en avaient visionné des versions légèrement différentes. Une semaine plus tard, les participants ont été interrogés individuellement sur la scène. Juste avant cela, la moitié des participants a été prévenue que des informations incorrectes ont pu être divulguées pendant la discussion avec le second témoin.

Les résultats ont confirmé que les personnes peuvent intégrer dans leurs témoignages des éléments qu’ils n’ont pas constatés eux-mêmes, mais dont ils ont pris connaissance pendant une conversation avec un second témoin. L’intégration de ces suggestions dans les déclarations a été, bien évidemment, plus fréquente chez les témoins ayant visionné une vidéo différente de celle de leur compère de discussion.

L’avertissement de l’enquêteur n’a été, malheureusement, d’aucune utilité pour enrayer ce phénomène. La deuxième expérience a montré que celui-ci n’a pas été plus efficace lorsqu’il a été prodigué immédiatement après les discussions entre témoins.

Dans la première expérience, l’interviewer a en plus demandé aux participants d’indiquer s’ils se souvenaient consciemment (jugements « Se souvenir » R, pour Remember), ou non (jugements « Savoir » K, pour Know) de chacun des faits rappelés. Les chercheurs ont constaté que les jugements R ont été plus souvent associés aux vrais souvenirs de la scène que les jugements K (de 7 à 16 % de plus).

Dans la seconde expérience, la tâche R/K a été remplacée par une épreuve de jugement de la source des souvenirs. Pour chaque détail rappelé, les témoins ont dû indiquer s’il avait été vu seulement dans la vidéo, seulement discuté avec le second témoin, vu dans la vidéo et discuté. Ils avaient aussi la possibilité de mentionner qu’ils n’étaient pas sûrs de l’origine de leur souvenir. Cette tâche n’a pas permis de départager de manière fiable vrais et faux souvenirs.

Les auteurs de ces expériences ont envisagé plusieurs implications pratiques de leurs résultats. « (1) dès que possible, les policiers devraient séparer les témoins et les empêcher de discuter du crime entre eux ; (2) ils devraient avertir les témoins qu’ils pourraient être exposés, ou ont pu être exposés, à des informations erronées au cours de conversations avec d’autres témoins ; (3) cet avertissement devrait leur être communiqué aussi vite que possible après l’évènement ; (4) les témoins devraient être interrogés aussi vite que possible après le crime ; (5) durant la recherche de preuves, les policiers devraient déterminer si les témoins ont discuté de l’évènement avec d’autres témoins ; (6) pendant l’audition, les policiers devraient demander aux témoins d’effecteur des jugements Se souvenir/ Savoir, et attribuer plus de poids à un fait rappelé associé à un jugement « Se souvenir » qu’à un fait rappelé associé à un jugement « Savoir » ; (7) que les étapes 1 à 6 aient été respectées ou non, policiers et professionnels de la justice devraient être conscients que des similitudes entre les dépositions de deux témoins peuvent refléter soit la contamination des souvenirs d’un témoin par ceux de l’autre, soit deux témoignages indépendants du même évènement. » (p. 51, notre traduction).

Références :

Paterson, H. M., Kemp, R. I., & Ng, J. R. (2011). Combating co-witness contamination : Attempting to decrease the negative effects of discussion on eyewitness memory. Applied Cognitive Psychology, 25(1), 43-52.

Skagerberg, E. M., & Wright, D. B. (2008). The prevalence of co-witnesses and co-witness discussions in real eyewitnesses. Psychology, Crime & Law, 14(6), 513-521.

Wright, D. B., Memon, Skagerberg, & Gabbert. (2009). When Eyewitnesses Talk. Current Directions in Psychological Science, 18(3), 174-178.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Influence sociale – Faux souvenirs – Suggestibilité – Co-témoins – Discussion –Adultes

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