Que sait le grand public sur le fonctionnement de la mémoire ?

10 novembre 2011 par Frank Arnould

Une enquête suggère que le fonctionnement de la mémoire n’est pas bien compris dans l’opinion publique. Les jurés ne peuvent donc pas se fier uniquement à leur sens commun pour évaluer la fiabilité d’un témoignage.

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Une mémoire d’éléphant ? Une majorité de personnes pense, à tort, que la mémoire enregistre les souvenirs aussi fidèlement qu’une caméra vidéo.

Témoigner, c’est d’abord se souvenir. Cependant, les jurés d’un procès ne peuvent généralement compter que sur leurs sens commun et intuitions sur la mémoire pour juger la fiabilité d’un témoignage. Une enquête réalisée sur un large échantillon représentatif de la population des États-Unis (1500 personnes ont été interrogées) suggère néanmoins que le fonctionnement mnésique n’est pas bien maitrisé dans l’opinion publique.

Les chercheurs ont proposé aux participants de l’enquête de donner leur avis sur six phénomènes concernant la mémoire, en manifestant à chaque fois leur degré d’accord ou de désaccord. Les six phénomènes ont été choisis parce qu’ils faisaient consensus au sein de la communauté scientifique depuis plusieurs années.

Les questions ont été formulées de telle sorte qu’elles exprimaient l’opinion contraire à celle du consensus scientifique. Autrement dit, quand les participants exprimaient leur accord, leur opinion divergeait de celle des scientifiques. Les réponses des participants ont été comparées à celles d’un groupe de 16 experts de la mémoire. Ces experts étaient tous professeurs d’université et avaient mené des recherches sur la mémoire depuis au moins une dizaine d’années. Quand ce groupe de scientifiques manifestait son désaccord avec l’affirmation de chaque question, il exprimait des avis allant dans le sens du consensus scientifique.

Sur l’ensemble des six questions, 60, 4 % des participants de l’échantillon représentatif ont exprimé leur accord avec des propositions rejetées par le consensus scientifique. Toujours dans cet échantillon, plus de la moitié des personnes a exprimé des opinions différentes du consensus scientifique sur quatre questions ou plus, et seulement 1,5 % des répondants a exprimé des avis en accord avec ce consensus sur l’ensemble des six questions. Le tableau ci-dessous résume les résultats pour chacune des six questions.

Question
Pourcentage d’accord dans l’opinion publique
(N = 1500)
Pourcentage de désaccord dans le groupe d’experts
(N = 16)
Les personnes amnésiques ne peuvent généralement pas se souvenir de leur propre nom et de leur identité
82,7
100
À mon avis, le témoignage d’un témoin oculaire sûr de lui devrait constituer une preuve suffisante pour condamner l’accusé d’un crime
37,1
100
La mémoire humaine fonctionne comme une caméra vidéo, en enregistrant fidèlement les évènements que nous voyons et entendons, de telle sorte que l’on puisse ultérieurement les examiner et les consulter.
63
100
Dès qu’un évènement a été vécu et qu’un souvenir a été formé, ce souvenir ne change pas.
47,6
93,7
L’hypnose est utile pour aider les témoins oculaires à se souvenir fidèlement des détails d’un crime
55,4
87,5
Les personnes remarquent généralement quand quelque chose d’inattendu entre dans leur champ de vision, même quand elles prêtent attention à quelque chose d’autre.
77,5
81,2

Les concepteurs de l’enquête ont également noté des associations positives entre la précision des avis chez les participants de l’échantillon représentatif avec leur niveau d’études et leurs connaissances en psychologie (lectures d’ouvrages et suivi de cours de psychologie).

En résumé, cette enquête révèle donc bien des divergences entre l’opinion publique et les experts sur différents aspects du fonctionnement de la mémoire faisant consensus au sein de la communauté scientifique, même si certains domaines sont mieux maîtrisés que d’autres dans l’échantillon représentatif. Bien évidemment, ces résultats concernent un échantillon de la population américaine. À notre connaissance, il n’existe pas de données françaises équivalentes et récentes.

« La prévalence de croyances fausses [sur la mémoire] dans le grand public laisse supposer que des erreurs similaires sont susceptibles d’être courantes chez les jurés, ce qui pourrait les conduire à des analyses incorrectes d’un témoignage reposant sur la mémoire », ont conclu les chercheurs (notre traduction).

Référence :

Simons, D. J., & Chabris, C. F. (2011). What people believe about how memory works : A representative survey of the U.S. population. PLoS ONE, 6(8), e22757. Accès en ligne.

Mots clés :

Mémoire – Témoignage oculaire – Jurés – Adultes

Crédit photo :

Stephen Downes
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