Reconnaissance des visages et identité sociale

21 juillet 2010 par Frank Arnould

Quand les personnes perçoivent une menace pour l’identité de leur groupe social, elles se souviennent moins bien de ses membres.

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Nous nous souvenons mieux des visages de personnes appartenant à notre groupe ethnique que de ceux d’individus issus d’un groupe ethnique différent. Ce phénomène est observé aussi bien dans des tâches de reconnaissance de visages qu’au cours de parades d’identification de suspects (Meissner & Brigham, 2001)

Récemment, un nombre croissant de travaux expérimentaux suggère que ce biais mnésique serait une manifestation d’un phénomène plus général : l’effet d’homogénéité de l’exogroupe. Autrement dit, si nous reconnaissons moins bien les visages d’un groupe ethnique différent du notre (l’exogroupe), c’est parce que nous considérons d’emblée que les personnes qui en sont issues se ressemblent. Ce jugement réduit la possibilité de différencier les individus entre eux. À l’inverse, nous envisageons qu’une plus grande variation existe entre membres de notre groupe d’appartenance (endogroupe).

Cependant, dans certaines circonstances, le groupe d’affiliation peut être perçu comme homogène, par exemple quand les personnes pensent que son identité sociale est menacée. Selon les résultats publiés par les psychologues John Wilson et Kurt Hugenberg, de l’Université de Miami, aux États-Unis, la perception d’une telle menace influencerait la mémoire de visages (Wilson & Hugenberg, 2010)

Dans la première expérience, un groupe d’étudiants américains blancs est invité à reconnaître des visages blancs et hispaniques mémorisés quelques minutes plus tôt. Avant d’accomplir cette tâche, une partie des participants a lu un (faux) article de presse portant sur l’immigration hispanique aux États-Unis, soulignant l’explosion démographique de cette population au cours des années à venir. Afin de renforcer le sentiment de menace pour l’identité de la communauté blanche, l’article insistait sur le fait que cette dernière finirait par être minoritaire, les frontières culturelles entre hispaniques et blancs s’estompant progressivement (condition expérimentale). L’autre partie des participants a lu un (faux) article de presse portant sur l’exercice d’une activité professionnelle après la retraite, un sujet ne menaçant pas son identité sociale (condition contrôle).

Un biais de reconnaissance interethnique des visages apparaît dans la condition contrôle : les participants se souviennent mieux des visages blancs que des visages hispaniques. Par contre, dans la condition expérimentale, où les participants ont probablement perçu une menace pour l’identité de leur communauté, ce biais est inexistant : les participants reconnaissent autant les visages blancs que les visages hispaniques. Cependant, ils reconnaissent moins bien les visages blancs que les participants de la condition contrôle !

La deuxième étude montre que c’est bien la menace perçue pour l’identité sociale des étudiants blancs qui influence la mémoire des visages de l’endogroupe, et non l’immigration en soi. En effet, un biais interethnique classique est observé quand les participants ont lu un article de presse consacré à l’immigration hispanique, sans référence aucune à une menace pour la communauté blanche. En revanche, quand cette menace est explicitement argumentée dans le texte, ce biais n’apparaît pas. Les participants se souviennent tout autant des visages blancs et hispaniques, et se souviennent moins bien des visages blancs que les participants ayant lu l’article sans menace pour l’identité sociale.

Ces données indiquent que les personnes considèrent leur groupe social d’appartenance comme homogène dès lors qu’ils perçoivent une menace pour son identité. Ils se souviennent alors moins bien de ses membres ! Elles confirment aussi le fait que la perception de l’homogénéité d’un groupe ethnique différent est, au moins en partie, responsable du biais de reconnaissance interethnique des visages.

Références :

Meissner, C., & Brigham, J. (2001). Thirty years of investigating the own-race bias in memory for faces : A meta-analytic review. Psychology, Public Policy, and Law, 7(1), 3-35.

Wilson, J. P., & Hugenberg, K. (2010). When under threat, we all look the same : Distinctiveness threat induces ingroup homogeneity in face memory. Journal of Experimental Social Psychology, 46(6), 1004-1010.

Mots clés :

Reconnaissance interethnique des visages – Homogénéité de l’endogroupe – Homogénéité de l’exogroupe – Mémoire – Catégorisation sociale – Cognition sociale – Identité sociale – Adultes

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