Recueil des témoignages d’enfants : dessiner et raconter ?

4 août 2011 par Frank Arnould

Une étude précise les conditions dans lesquelles le dessin peut améliorer le témoignage verbal chez l’enfant.

PNG - 85.6 ko

Dans le cadre d’expertises cliniques ou légales, en particulier en cas d’allégations d’agressions sexuelles, les professionnels recueillant la parole des enfants ont parfois recours au dessin. Celui-ci peut-être utilisé de deux façons différentes. En tant que technique projective, son contenu est interprété afin de déterminer la probabilité d’expériences d’agression, d’évaluer le fonctionnement émotionnel de l’enfant, ou encore de détecter la présence de signes psychopathologiques associés aux sévices.

Après une revue de la littérature portant sur cet usage du dessin d’enfant, la psychologue Deirdre Brown, de l’Université Victoria à Wellington, en Nouvelle-Zélande, conclut de la manière suivante : « Les techniques projectives basées sur le dessin ne devraient pas être utilisées dans les entretiens légaux, en raison d’un manque de preuves scientifiques supportant leur fiabilité. » (Brown, 2011, p. 237, notre traduction, voir aussi Allen & Tussey, 2012)

Le dessin peut aussi être utilisé comme outil facilitant le témoignage verbal. L’enfant est ainsi incité à dessiner tout en relatant les faits. Le contenu du dessin n’est pas analysé, seules les réponses verbales de l’enfant intéressent l’interviewer. Le dessin peut alors faciliter le rappel verbal, car, en dessinant les faits, l’enfant génère ses propres indices lui permettant de retrouver de nouvelles informations en mémoire. Il instaure aussi un climat plus propice aux échanges, et allonge la durée de l’entretien, offrant de cette manière une opportunité pour la jeune victime présumée de raconter un plus grand nombre de choses.

Une nouvelle étude, publiée par une équipe de psychologues britanniques (Barlow, Jolley, & Hallam, 2011), suggère toutefois qu’avec cette utilisation du dessin, ce n’est pas le dessin en soi qui serait bénéfique pour la mémoire des enfants, mais que le contexte d’entretien dans lequel il est intégré a toute son importance.

Quatre-vingts enfants de 5 à 6 ans ont visionné un enregistrement vidéo d’une scène comique. Le lendemain, ils ont été invités à s’en souvenir en étant interrogés au moyen de l’un des quatre protocoles d’entretien suivants. Dans la condition « Raconter », les enfants ont dû « raconter tout ce qui s’était passé », l’interviewer s’étant aussi servi d’incitations générales comme « Oui, vraiment ? », « C’est bien, peux-tu m’en dire plus à propos de ça ? ». Dans la condition « Dessiner et raconter », l’interviewer a encouragé la conversation avec l’enfant, pendant que ce dernier dessinait la scène, , tout en s’en tenant à des incitations générales. Dans la condition « Dessiner et raconter de manière interactive », l’interviewer a encouragé la conversation avec l’enfant en train de dessiner la scène, en posant des questions portant sur des détails dessinés ou racontés par le jeune participant (« De quelle couleur est-ce ? « Qu’a-t-il fait ? « Qu’a-t-il dit ? »), lui permettant d’élaborer ses réponses. Enfin, dans la condition « Raconter de manière interactive », l’enfant a dû se souvenir de la scène comme dans la condition précédente, mais sans pouvoir dessiner.

Les résultats ont montré que le dessin a amélioré le rappel verbal d’éléments corrects de la scènes uniquement quand il a été intégré dans un contexte interactif avec l’interviewer (condition « Dessiner et raconter de manière interactive »). Ce bénéfice a été observé seulement quand les enfants se sont souvenus des items présents dans la scène (objets et personnes [1]). Ce protocole n’a pas facilité le rappel des actions des protagonistes, de ce qu’ils ont dit ou des informations de couleur. Il n’a pas conduit les enfants à rapporter un plus grand nombre d’erreurs, sauf en ce qui concerne les informations de couleur, au même titre d’ailleurs que les enfants de la condition « Raconter de manière interactive ».

La psychologue Deirdre Brown, déjà citée plus haut, résume ainsi la situation actuelle concernant l’utilisation du dessin comme facilitateur verbal : « La technique dessiner et parler semble aider les enfants à parler d’expériences vécues quand ils sont interviewés peu de temps après les faits, sans compromettre la précision des informations rapportées, et si elle est intégrée dans le contexte d’un questionnement verbal approprié. Présentée après un délai, ou quand elle est utilisée avec de très jeunes enfants, la preuve de son efficacité est moins claire. Associée à un questionnement dirigé ou suggestif, les enfants sont susceptibles de commettre un grand nombre d’erreurs ou de raconter plus souvent des évènements entièrement faux par rapport aux enfants interrogés sans dessin. » (Brown, 2011, p. 237, notre traduction).

Références :

Allen, B., & Tussey, C. (2012). Can projective drawings detect if a child experienced sexual or physical buse ? A systematic review of the controlled research. Trauma, Violence, & Abuse, 13(2), 97‑111. http://doi.org/10.1177/1524838012440339

Barlow, C. M., Jolley, R. P., & Hallam, J. L. (2011). Drawings as memory aids : Optimising the drawing method to facilitate young children’s recall. Applied Cognitive Psychology, 25(3), 480-487.

Brown, D. A. (2011). The use of supplementary techniques in forensic interviews with children. Dans M. E. Lamb, D. J. La Rooy, L. C. Malloy, & C. Katz (Éds.), Children’s Testimony : A Handbook of Psychological Research and Forensic Practice. Chichester : Wiley-Blackwell.

Mots clés :

Témoignage oculaire- Dessin - Mémoire - Rappel - Enfants - Mineurs

À lire également sur PsychoTémoins :

Témoignages et dessins d’enfants : un problème de taille

Sous-rubrique Actualités de la recherche – Témoignages d’enfants

Crédit photo :

ianus
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)


[1] Les auteurs n’ont pas distingué ces deux types d’information, les résultats ne permettant donc pas d’évaluer l’influence des différents protocoles sur leur mémoire respective.