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Recueil des témoignages oculaires : l’Entretien Cognitif évalué

24 avril 2011 par Frank Arnould

Une équipe de psychologues analyse vingt-cinq années d’études sur l’entretien cognitif avec le témoin ou la victime.

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L’entretien cognitif constitue certainement l’une des avancées majeures de la psychologie des témoignages oculaires. Procédure développée au cours des années 80 sur des bases théoriques solides (Geiselman et al., 1984), sa forme originelle consiste en une série d’aides mnémotechniques permettant de recueillir un plus grand nombre d’informations sur un crime : le témoin est invité à restaurer mentalement le contexte physique et psychologique du crime, à se remémorer exhaustivement les faits, à s’en souvenir en les rappelant dans l’ordre chronologique inverse, et à adopter la perspective d’une autre personne présente sur les lieux.

Au début des années 90, l’entretien cognitif original se voit renforcé de consignes permettant de mieux établir le contact et de communiquer plus efficacement avec le témoin. Plus récemment encore, différentes équipes de recherches l’ont modifié, en particulier pour l’adapter à des populations vulnérables, comme les enfants ou les personnes âgées.

La psychologue Amina Memon, de l’Université de Londres, vient de publier, avec ses collègues, un bilan de ces vingt-cinq années de travaux sur l’entretien cognitif (Memon, Meissner, & Fraser, 2010). La première analyse a pour ambition de déterminer les points forts et les lacunes de la recherche sur cette technique (analyse de l’espace d’étude). La seconde évalue l’effet de l’entretien cognitif sur le rappel d’informations correctes, d’informations incorrectes et de confabulations (méta-analyse).

Analyse de l’espace d’étude

Roy Malpass et ses collègues ont défini dernièrement une nouvelle manière d’évaluer la littérature scientifique, en particulier lorsque celle-ci ambitionne de se transformer en recommandations et politiques dans le domaine judiciaire (Malpass et al., 2008). Cette analyse de l’espace d’étude (« study space analysis ») permet de mettre en lumière les points forts et les lacunes de la recherche sur un sujet donné [1].

L’équipe d’Amina Memon a appliqué cette méthode sur un total de 57 articles (65 expériences) publiés dans des revues scientifiques et testant l’efficacité de l’entretien cognitif par rapport à un entretien contrôle. L’analyse de l’espace d’étude fait apparaître les points suivants [2] :

- La plupart des études ont eu recours à une population d’étudiants comme sujets d’expérience, les entretiens étant conduits principalement par des chercheurs (68 % des études). Seulement 12 % des travaux ont fait appel, comme interviewers, à des personnes chargées de l’application de la loi ;
- Des enregistrements vidéo ont été la plupart du temps utilisés pour présenter les évènements devant faire l’objet d’un témoignage (74 % de l’ensemble des études, et même 83 % des recherches sur l’entretien cognitif modifié). La majorité des travaux (64 %) a eu recours à des scénarios suscitant des émotions (seulement dans 45 % des études sur l’entretien cognitif modifié). Toutefois, l’éveil émotionnel a été directement manipulé que dans une seule étude [3] ;
- Le délai entre les faits et l’entretien cognitif a été généralement court. La majorité des études (48 %) a intégré un délai de 24 à 72 heures, et 31 % des travaux ont proposé l’entretien cognitif immédiatement ou quelques minutes après les faits. Seulement 17 % des études ont incorporé un délai de une à deux semaines, et 3 % un délai supérieur à deux semaines ;
- Très peu d’études ont analysé l’effet d’un entretien cognitif répété sur la mémoire des témoins.

Tous ces éléments, jugent les auteurs, soulèvent des questions sur la généralisation possible des résultats obtenus dans ces études aux situations réelles de témoignages.

Méta-analyse

Une méta-analyse permet de synthétiser quantitativement les résultats de travaux portant sur un même sujet. Dans le cas présent, elle permet de cerner les effets statistiques de l’entretien cognitif sur le rappel des faits. Quarante-sept articles de recherches, représentant un total de 2887 participants, ont été retenus pour cette analyse qui dégage notamment les élements ci-dessous.

Sur l’ensemble des études, l’entretien cognitif est apparu comme une technique très efficace pour récolter un plus grand nombre d’informations correctes auprès des participants, par rapport à l’entretien contrôle.

L’entretien cognitif a généré aussi un plus grand nombre d’informations incorrectes que l’entretien contrôle, mais l’ampleur de l’effet, bien que significative, est restée faible. En revanche, sur le plan des confabulations, l’entretien cognitif ne s’est pas différencié de l’entretien contrôle.

L’effet de l’entretien cognitif sur le rappel des faits est modulé par différents facteurs. Les personnes âgées ont encore plus profité de cette procédure que les jeunes adultes. Les enfants en ont profité moins en matière d’informations correctes rappelées, mais elle leur a permis de générer un plus faible nombre d’éléments incorrects (par rapport à la situation contrôle).

Le bénéfice lié à l’entretien cognitif sur le rappel correct des faits s’est réduit quand des évènements émotionnels ont été impliqués (crime ou accident) et quand le délai entre les faits et l’entretien cognitif a augmenté. Toutefois, dans ces deux situations, le bénéfice est resté substantiel, ce qui, d’un point de vue pratique, constitue une excellente nouvelle.

L’analyse de l’espace d’étude a montré qu’un nombre limité de travaux s’est consacré à l’efficacité de l’entretien cognitif dans des conditions proches de situations réelles de témoignages. La métaanalyse a montré néanmoins qu’aucune différence n’est apparue entre situation vécue en direct et présentation vidéo d’un évènement faisant l’objet du témoignage.

Les formes abrégées de l’entretien cognitif ont également permis de recueillir un plus grand nombre d’informations correctes sur les faits, bien que l’entretien cognitif modifié ait favorisé la production d’éléments incorrects par rapport à l’entretien cognitif original. L’utilisation de la procédure complète n’est donc pas toujours nécessaire pour observer le bénéfice de l’entretien cognitif sur la mémoire des témoins, même si les auteurs restent encore prudents concernant cette recommandation.

Conclusion

« Vingt-cinq années de recherches empiriques ont montré que l’entretien cognitif est une méthode efficace pour interroger les témoins. Bien que certaines lacunes restent à combler, la littérature actuelle fournit une base solide à partir de laquelle les décideurs et les professionnels de l’application de la loi devraient sérieusement envisager de modifier leurs pratiques quotidiennes pour y permettre l’introduction de l’entretien cognitif », conclut l’équipe de psychologues (p. 363, notre traduction)

Références :

Geiselman, R., Fisher, R., Firstenberg, I., Hutton, L., Sullivan, S., Avetissan, I., & Prosk, A. (1984). Enhancement of eyewitness memory : An empirical evaluation of the cognitive interview. Journal of Police Science and Administration, 12(1), 74-80.

Ginet, M., & Verkampt, F. (2007). The cognitive interview : Is its benefit affected by the level of witness emotion ? Memory, 15(4), 450-464.

Malpass, R. S., Tredoux, C. G., Compo, N. S., McQuiston-Surrett, D., MacLin, O. H., Zimmerman, L. A., & Topp, L. D. (2008). Study space analysis for policy development. Applied Cognitive Psychology, 22(6), 789-801.

Memon, A., Meissner, C. A., & Fraser, J. (2010). The Cognitive Interview : A meta-analytic review and study space analysis of the past 25 years. Psychology, Public Policy, and Law, 16(4), 340-372.

Lectures supplémentaires, en français, sur l’entretien cognitif :

Demarchi, S., & Py, J. (2006). L’entretien cognitif : son efficacité, son application et ses spécificités. Revue Québécoise de Psychologie, 27(3), 177-196.

Ginet, M. (2003). Les clés de l’entretien avec le témoin ou la victime. Paris : La Documentation Française.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Entretien cognitif – Mémoire – Efficacité – Métaanalyse

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Sous-rubrique Actualités de la recherche – Entretiens et interrogatoires

Crédit photo :

svenwerk
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[1] Pour des précisions sur la méthodologie, voir l’article de Malpass et coll., 2008.

[2] Le fichier de l’analyse de l’espace d’étude consacrée à l’entretien cognitif est disponible sur le site du laboratoire d’Amina Memon, rubrique « Research », à l’adresse suivante : http://www.pc.rhul.ac.uk/sites/rheg/

[3] Il s’agit d’ailleurs d’une étude française de Magali Ginet et Fanny Verkampt, Université Blaise Pascal, à Clermont-Ferrand, publiée en 2007.