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Recueil des témoignages oculaires : vers une version écourtée de l’Entretien Cognitif ?

14 décembre 2011 par Frank Arnould

Quand le temps est compté, des versions allégées de l’Entretien Cognitif pourraient être utilisées par les policiers afin de recueillir rapidement les témoignages oculaires.

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Recueillir des témoignages fiables et détaillés constitue un défi quotidien pour les enquêteurs. Pour leur venir en aide, plusieurs équipes de psychologues à travers le monde ont mis au point et évalué différents protocoles de recueil des déclarations de victimes et de témoins. L’Entretien Cognitif est certainement la procédure qui a suscité le plus d’intérêt de la part des chercheurs. Depuis sa publication au milieu des années 80 (Geiselman et al., 1984), les études se sont enchaînées (voir, par exemple,Ginet, 2003, pour une présentation en français de l’Entretien Cognitif). Dans l’ensemble, ces travaux ont montré que l’Entretien Cognitif permettait effectivement d’obtenir des déclarations plus riches qu’un entretien de police standard (Memon, Meissner, & Fraser, 2010). Il est aujourd’hui utilisé sur le terrain dans de nombreux pays, dont la France.

Dans l’Entretien Cognitif original, le témoin oculaire est encouragé à utiliser quatre aides mnémotechniques : rappeler exhaustivement les faits (même ceux qui semblent présenter peu d’intérêt) ; restaurer mentalement le contexte physique et psychologique du crime ; se souvenir des faits à rebours (changement d’ordre) ; se souvenir des faits en changeant de perspective, par exemple en prenant celle d’une autre personne présente sur les lieux du crime. Au début des années 90, une version augmentée de l’Entretien Cognitif (Enhanced Cognitive Interview) a été publiée, ajoutant à la version originale des techniques de communication sociale et d’imagerie mentale, ainsi qu’un transfert du contrôle de l’entretien vers le témoin.

Malgré ses avantages, l’Entretien Cognitif nécessite parfois des adaptations. Par exemple, quand le temps est compté, utiliser la procédure complète n’est pas possible. Une équipe de chercheurs italiens (Bensi, Nori, Gambetti, & Giusberti, 2011) a montré qu’une version allégée de l’Entretien Cognitif Augmenté avait permis aux volontaires de l’expérience de se souvenir d’un aussi grand nombre d’informations correctes, à propos d’une scène de vol [1], que la procédure complète. Dans cette forme abrégée du protocole, les auteurs avaient conservé les techniques de rappel exhaustif (RE), de recontextualisation mentale (RM) et d’imagerie mentale (IM). Ils avaient donc supprimé les techniques de changement d’ordre et de perspective, souvent considérées dans la littérature comme étant les aides les moins intéressantes de l’Entretien Cognitif. La passation de la version abrégée a nécessité 66 % du temps de la version standard. Les psychologues ont constaté que la technique d’imagerie mentale pouvait être remplacée avec succès par une phase de questionnement simple, dès lors qu’une recontextualisation mentale des faits avait précédemment été réalisée.

Les résultats de l’étude suggèrent également qu’une version très simplifiée de l’Entretien Cognitif Augmenté, incluant seulement les techniques RE et RM, pourrait être utilisée quand le temps pour le recueil des déclarations est très réduit. Bien évidemment, par rapport à l’Entretien Cognitif Augmenté standard, cette variante n’a permis de recueillir que 53 % des informations correctes. Cependant, sa mise en œuvre n’a pris que 26 % du temps de la version complète. Cette variante a aussi produit moins d’erreurs dans les témoignages que les autres versions abrégées testées par les chercheurs. De plus, les déclarations qu’elle a permis de recueillir ont été plus précises que celles obtenues par la version RE + RM + IM et par la version complète de l’Entretien Cognitif Augmenté.

Références :

Bensi, L., Nori, R., Gambetti, E., & Giusberti, F. (2011). The Enhanced Cognitive Interview : A study on the efficacy of shortened variants and single techniques. Journal of Cognitive Psychology, 23(3), 311-321.

Geiselman, R. E., Fisher, R. P., Firstenberg, I., Hutton, L. A., Sullivan, S. J., Avetissan, I. V., & Prosk, A. L. (1984). Enhancement of eyewitness memory : An empirical evaluation of the cognitive interview. Journal of Police Science and Administration, 12(1), 74-80.

Ginet, M. (2003). Les clés de l’entretien avec le témoin ou la victime. Paris : La documentation française.

Memon, A., Meissner, C. A., & Fraser, J. (2010). The Cognitive Interview : A meta-analytic review and study space analysis of the past 25 years. Psychology, Public Policy, and Law, 16(4), 340-372.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Entretien Cognitif – Mémoire – Cognition – Adulte

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Crédit photo :

svenwerk
Certains droits réservés (Licence Creative Commons)


[1] Les participants ont visionné l’enregistrement vidéo d’un braquage de banque et ont été interrogés sur les faits le lendemain.