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Recueillir la description verbale d’un malfaiteur : une enquête au Royaume-Uni

23 avril 2008 par Frank Arnould

Soixante-douze policiers britanniques du Kent donnent leur avis concernant la description verbale de l’apparence physique d’un malfaiteur faite par un témoin. Ils révèlent aussi les méthodes qu’ils utilisent pour obtenir ces informations.

« C’était un homme de type européen, d’une quarantaine d’années, les cheveux bruns et coupés court, de taille moyenne. » C’est de cette façon qu’une personne aurait pu décrire à un policier l’apparence physique actuelle de l’auteur de ces lignes, si celui-ci avait été, bien entendu, coupable d’une infraction ! Selon les résultats d’une enquête menée au Royaume-Uni (Brown, Lloyd-Jones, & Robinson, 2008), plus de la moitié des officiers de police interrogés (59,7 %) pensent que la description verbale du malfaiteur constitue une piste majeure de l’enquête criminelle, et 37,5 % estiment que c’est rarement le cas. Ce dernier chiffre, plutôt élevé, peut paraître étrange. En fait, dans différentes circonstances, il est vrai que la description du coupable n’est pas primordiale. C’est le cas, par exemple, lorsque celui-ci est connu de la victime, du témoin ou de la police, ou lorsque des preuves autres que testimoniales l’impliquent dans l’évènement en cause.

Les policiers reconnaissent en majorité (61,1 %) que les descriptions faites par les témoins sont précises. Néanmoins, ils constatent (à 80,6 %) qu’elles ne sont pas complètes et détaillées. Les aspects physiques les plus souvent rapportés sont (par ordre décroissant de fréquence) : le sexe, les vêtements, la couleur des cheveux, l’âge, l’ethnie, la taille et la longueur des cheveux. De nombreux traits faciaux sont rarement mentionnés.

Cinquante pour cent des policiers interrogés pensent que la qualité des descriptions dépend des circonstances du crime (comme sa durée, le moment de la journée, la visibilité du malfaiteur, le nombre de délinquants, l’attention du témoin, le temps écoulé entre le crime et le moment de la description). Environ autant de répondants font référence aux caractéristiques du témoin (son âge, ses aptitudes cognitives et sa compétence à communiquer), et 44 % mettent en cause l’influence du stress. Sur ce dernier point, il est nécessaire de rappeler qu’il n’existe actuellement pas de consensus parmi les chercheurs concernant l’influence du stress sur la mémoire (Christianson, 1992 ; Deffenbacher, Bornstein, Penrod, & McGorty, 2004 ; McNally, 2003). Une faible partie des participants (14 %) pense que la qualité des descriptions verbales dépend de l’efficacité de l’entretien policier (incluant la formation et le professionnalisme de l’interviewer et la qualité des questions).

Le temps passé au recueil de la description est principalement tributaire de l’importance de celle-ci pour l’enquête (pour 49 % des répondants), et de l’aptitude du témoin à fournir des informations (23 %). Trente-cinq pour cent des policiers prennent jusqu’à 5 minutes pour l’obtenir et 28 % jusqu’à 20 minutes. Ils sont une majorité à reconnaitre (82 %) qu’ils peuvent solliciter le témoin à plusieurs reprises pour décrire le malfaiteur, de deux à six fois. Selon leurs expériences, les témoins participent à une séance d’identification du suspect moins d’une semaine (pour 14 % des répondants), une à deux semaines (29 %) ou deux à six semaines (32 %) après les faits.

Une très large majorité des officiers de police (89 %) utilise une question ouverte pour obtenir la description verbale du témoin, et 47 % complètent le rappel libre par l’ajout de questions spécifiques. Si l’utilisation des questions ouvertes est aujourd’hui reconnue comme étant source de précision des témoignages, celle des questions spécifiques est plus problématique. Ce mode de questionnement peut, en effet, orienter les réponses. D’autres techniques sont également rapportées. Certains policiers demandent au témoin d’imaginer ou de visualiser mentalement la personne qu’ils décrivent (17 %), ou encore de la décrire en commençant par la tête jusqu’aux pieds (48 %).

Les policiers interrogés ont tous été formés à la pratique de l’interrogatoire. Au cours de leur formation, ils ont appris à utiliser l’Entretien cognitif (Ginet, 2003), une technique aujourd’hui connue pour améliorer sensiblement la qualité des informations recueillies chez les témoins et les victimes. Ils ont indiqué la fréquence d’utilisation et l’utilité de sept techniques mnémotechniques, parmi lesquelles six stratégies font partie de cette procédure, dans sa version originale ou augmentée (voir Tableau ci-dessous ; EC = Entretien cognitif). Globalement, les techniques les moins utilisées sont aussi celles qui sont considérées comme les moins utiles pour le recueil des descriptions verbales. Plusieurs remarques sont à faire. Deux techniques de l’Entretien cognitif sont peu utilisées, tout en étant jugées peu intéressantes : se rappeler les évènements selon des ordres chronologiques distincts, et s’en souvenir selon une perspective différente (comme celle d’une autre personne impliquée ou selon un autre emplacement qui celui tenu par le témoin). Si 44,4 % des policiers affirment ne jamais utiliser la technique de restauration mentale du contexte du crime, 90,3 % pensent pourtant qu’elle est utile. Les policiers recommandent souvent au témoin l’utilisation de l’imagerie mentale. Le recours à l’imagination peut pourtant détériorer la mémoire et être responsable de faux souvenirs (Garry, Manning, & Loftus, 1996).

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Références :

Brown, C., Lloyd-Jones, T. J., & Robinson, M. (2008). Eliciting person descriptions from eyewitnesses : A survey of police perceptions of eyewitness performance and reported use of interview techniques. European Journal of Cognitive Psychology, 20(3), 529 - 560.

Christianson, S. A. (1992). Emotional stress and eyewitness memory : A critical review. Psychological Bulletin, 112(2), 284-309.

Deffenbacher, K. A., Bornstein, B. H., Penrod, S. D., & McGorty, E. K. (2004). A meta-analytic review of the effects of high stress on eyewitness memory. Law and Human Behavior, 28(6), 687-706.

Garry, M., Manning, C. G., & Loftus, E. F. (1996). Imagination inflation : Imagining a childhood event inflates confidence that it occurred. Psychonomic Bulletin & Review, 3(2), 208-214.

Ginet, M. (2003). Les clés de l’entretien avec le témoin ou la victime. Paris : La documentation française.

McNally, R. J. (2003). Remembering Trauma. Cambridge, MA : Harvard University Press.

Mots clés :

Témoignage oculaire, Description verbale des personnes, Interrogatoire de police, Entretien cognitif, Enquête, Policiers, Royaume-Uni

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