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Recueillir le témoignage d’enfants agressés sexuellement : deux procédures comparées

7 mai 2009 par Frank Arnould

Face à une méthode d’entretien connue pour améliorer la qualité des témoignages d’enfants présumés victimes d’agressions sexuelles, le protocole du NICHD présenterait des avantages supplémentaires.

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Dans une étude publiée dans Applied Cognitive Psychology, Michael Lamb, de l’Université de Cambridge, au Royaume-Uni, compare avec ses collègues l’efficacité relative de deux procédures connues pour améliorer la qualité des témoignages d’enfants présumés victimes d’agressions sexuelles : le Memorandum of Good Practice, développé en Grande Bretagne par le Home Office, et le protocole du NICHD (voir Encadré).

Ces deux procédures reposent sur des principes identiques : les entretiens sont menés selon la technique de l’entonnoir ou de la pyramide inversée. Ils débutent ainsi par un questionnement ouvert, suivi de questions plus ciblées, tout en évitant les questions dirigées et suggestives. Le protocole NICHD se distingue des recommandations du Memorandum sur trois points : il propose des guides plus concrets et détaillés, met l’accent sur la formation continue et la supervision des enquêteurs, et permet aux enfants de s’exercer au questionnement ouvert avant l’entretien sur les faits présumés.

Ces caractéristiques propres au protocole NICHD lui confèrent-elles un avantage par rapport au Memorandum ? Pour répondre à cette question, l’équipe de Michael Lamb analyse cent témoignages d’enfants âgés de 4 à 13 ans, présumés victimes d’agressions sexuelles. Ces auditions ont été menées par des policiers britanniques au moyen de l’une ou l’autre des procédures.

Les entretiens menés à l’aide du protocole du NICHD contiennent proportionnellement plus de questions ouvertes et proportionnellement moins de questions dirigées, à options et suggestives que ceux menés avec les recommandations du Memorandum. De plus, les enquêteurs introduisent le questionnement ciblé plus tardivement au cours des entretiens quand ils utilisent le protocole du NICHD.

Les deux procédures permettent de recueillir un nombre équivalent de détails sur les faits présumés. Cependant, le protocole permet d’en récolter un plus grand nombre avec le questionnement ouvert et un moins grand nombre avec les questions directives, à options ou suggestives. De plus, les enfants interrogés au moyen du protocole du NICHD fournissent un plus grand nombre de détails avant que ne soit posée la première question à options ou suggestive. Le questionnement ouvert étant reconnu comme la méthode la plus appropriée pour obtenir des informations de qualité, ces données suggèrent un avantage du protocole du NICHD sur la procédure recommandée par le Memorandum.

Le protocole du NICHD et le Memorandum of Good Practice sont deux procédures permettant de recueillir des témoignages de qualité chez les enfants présumés victimes d’agressions sexuelles. L’étude de Michael Lamb et de ses collègues montre pourtant que le protocole du NICHD présente des avantages supplémentaires, tant dans le comportement des policiers menant les entretiens, que dans la qualité des données obtenues. Dans la mesure où ces deux procédures reposent sur des principes similaires, ces bénéfices paraissent surprenants. Pour les auteurs de l’étude, ces avantages sont attribuables aux trois particularités du protocole du NICHD, signalées plus haut.

Dans des affaires hautement médiatisées un peu partout dans le monde, dont la France, des techniques d’entretien inappropriées ont pu compromettre la fiabilité des témoignages d’enfants présumés victimes d’agressions sexuelles. De nouvelles techniques d’entrevue, comme le protocole du NICHD, privilégiant le questionnement ouvert en permettant à l’enfant de faire librement le récit des faits, devraient aider policiers, psychologues, psychiatres ou encore travailleurs sociaux, à recueillir des informations de meilleure qualité de la part de leurs jeunes interlocuteurs.

Protocole du NICHD et Memorandum of Good Practice du Home Office

En résumé, les différentes phases du protocole NICHD sont les suivantes (d’après Lamb et al., 2007) :

Phase d’introduction. L’intervieweur se présente, clarifie à l’enfant la tâche qu’il doit accomplir (décrire des événements en détail et dire la vérité). Il explique les règles de communication de base (l’enfant peut dire « Je ne sais pas », « Je ne me souviens pas », « Je ne comprends pas », et corriger l’intervieweur si nécessaire). Des questions permettant de savoir si l’enfant comprend la distinction entre la vérité et le mensonge sont posées dans certaines juridictions.

Phase de contact (rapport-building phase). Elle comprend deux parties. Dans la première, l’enquêteur crée un climat détendu et positif et un lien avec l’enfant. Dans la seconde, on demande à l’enfant de se souvenir en détail d’un événement neutre. Cela permet à l’enfant de se familiariser avec le questionnement libre utilisé ensuite lors de l’investigation des agressions sexuelles présumées et de lui faire prendre conscience du niveau de détail demandé.

Phase de transition. Des incitations sont introduites de manière non suggestive et la plus ouverte possible, afin d’aborder les événements qui font l’objet de l’entretien. L’enquêteur peut utiliser des incitations de plus en plus précises mais formulées avec la plus grande prudence si l’enfant n’identifie pas les événements en cause. Quand l’enfant fait une allégation, la phase de rappel libre commence.

Phase de rappel libre. Des incitations et des invitations à se souvenir librement des événements sont proposées à l’enfant. Afin d’en savoir plus, l’intervieweur peut poser des questions ouvertes comme « Que s’est-il passé ensuite ? » ou « Tout à l’heure, tu as parlé d’une personne/d’un objet/d’une action. Dis-moi tout ce que tu sais à ce propos. », faisant référence à des détails mentionnés par l’enfant lui-même.

Phase de questionnement directif. Seulement après l’entretien libre, l’enquêteur peut commencer à utiliser des questions directives (« Quand cela s’est-il passé ? », « De quelle couleur était la voiture ? »), toujours en référence avec ce que l’enfant a dit afin d’en savoir plus. Si des détails cruciaux manquent toujours, un nombre limité de questions à choix forcé ou pour lesquelles l’enfant peut répondre par oui ou par non peuvent être posées (« Est-ce que tu as eu mal ? », « Est-ce qu’il t’a touché par dessus ou en dessous de tes vêtements ? »). Il est fortement déconseillé à l’enquêteur d’utiliser des phrases suggestives, contenant une information attendue, mais jamais exposée par l’enfant.

Les recommandations principales du Memorandum of Good Practice (d’après Lamb et al., 2009) sont les suivantes : les entretiens devraient être menés le plus rapidement après les allégations ; les enfants devraient être auditionnés dans un climat détendu par des intervieweurs spécialement formés ; les questions ouvertes doivent être terminées avant que les questions ciblées ne soient posées ; l’entretien commence par les questions ouvertes, le centre d’intérêt se restreignant graduellement ; les entretiens devraient durer moins d’une heure si possible.

Le Memorandum comprend cinq phases : établissement du contact avec l’enfant, récit libre, questions ouvertes, questions ciblées, fin de l’entretien. Les questions ouvertes sont l’objet d’une grande attention, l’utilisation de questions fermées et dirigées étant fortement déconseillée.

Références :

Lamb, M. E., Orbach, Y., Hershkowitz, I., Esplin, P. W., & Horowitz, D. (2007). A structured forensic interview protocol improves the quality and informativeness of investigative interviews with children : A review of research using the NICHD Investigative Interview Protocol. Child Abuse & Neglect, 31(11-12), 1201-1231.

Lamb, M.E., Orbach, Y., Sternberg, K.J., Aldridge, J., Pearson, S., Stewart, H.L., Esplin, P.W., & Bowler, L. (2009). Use of a structured investigative protocol enhances the quality of investigative interviews with alleged victims of child sexual abuse in Britain, Applied Cognitive Psychology, 23(4), 449-467.

Lectures supplémentaires :

Cyr, M., & Dion, J. (2006). Quand des guides d’entrevue servent à protéger la mémoire des enfants : le protocole NICHD. Revue Québécoise de Psychologie, 27(3), 157-175. Présentation en français du protocole du NICHD par des chercheurs canadiens.

Lamb, M.E, Hershkowitz, I., Orbach, Y., & Esplin, P.W. (2008). Tell me what happens : Structured investigative interviews of child victims and witnesses. Chichester : Wiley. Ouvrage synthétisant les travaux sur le protocole du NICHD, rédigé par les concepteurs de cette procédure d’entretien structuré. Le protocole est détaillé en Annexe.

Mots clés :

Entretien structuré – Agressions sexuelles – Abus sexuels – Protocole du NICHD – Témoignage – Questions ouvertes – Mémoire - Enfants d’âge préscolaire – Enfants d’âge scolaire – Préadolescents - Adolescents

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Sous-rubrique Actualités de la recherche - Témoignages d’enfants

Crédit photo :

lenaah

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