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Répétition des entretiens et souvenirs d’agressions sexuelles chez l’enfant

26 février 2008 par Frank Arnould

La répétition des entretiens pourrait aider la mémoire des enfants présumés victimes d’abus sexuel. Tout au moins, dans certaines conditions.

Au cours d’une enquête judiciaire, les jeunes victimes présumées d’abus sexuels peuvent être interrogées à plusieurs reprises. C’est sans compter les questions qu’ont pu leur poser parents, amis, médecin ou psychothérapeute.

Les interrogatoires multiples aident-ils les enfants à mieux se souvenir d’expériences vécues ou, au contraire, perturbent-ils leur mémoire ? Des recherches expérimentales montrent que les enfants sont de plus en plus sensibles aux suggestions au fur et à mesure de la répétition des questions tendancieuses au cours d’interrogatoires différents. Plus inquiétant encore, ils peuvent, dans ces conditions, non seulement incorporer les suggestions dans leur mémoire mais aussi fabriquer de nouveaux souvenirs à partir des informations contenues dans les questions tendancieuses.

Toutefois, lorsque les entretiens multiples privilégient les réponses ouvertes et évitent le recours aux questions dirigées et suggestives, la répétition des interrogatoires a des effets bénéfiques sur leur mémoire. Non seulement elle prévient l’oubli, mais les enfants se remémorent aussi de nouvelles informations dont ils ne se sont pas souvenues lors d’un entretien précédent. Le nombre de détails nouveaux sur l’ensemble des interrogatoires peut même excéder le nombre de détails oubliés.

En outre, l’utilisation de questions ouvertes pendant le premier entretien immunise les enfants contre les suggestions des interrogatoires ultérieurs. Néanmoins, même dans ces conditions optimales d’interrogation, si les enfants peuvent se rappeler de nouvelles informations précises, leurs souvenirs peuvent aussi devenir de plus en plus incorrects avec le passage du temps (Ceci & Bruck, 1998).

Irish Hershkowitz et Anat Terner, de l’Université de Haifa en Israël, publient les résultats d’une recherche qui étudie l’effet de la répétition des entretiens chez quarante enfants âgés de 6 à 13 ans, victimes présumées d’agressions sexuelles (Hershkowitz & Terner, 2007). Les interrogatoires sont menés à l’aide du protocole du NICHD (Orbach et al., 2000). Cette procédure repose essentiellement sur l’utilisation de questions ouvertes ; des questions ciblées sont permises pour préciser des détails rapportés librement par l’enfant. Le deuxième entretien se déroule trente minutes après le premier. Les enfants sont alors invités à se souvenir une nouvelle fois des événements comme s’ils ne l’avaient encore jamais fait.

Cette étude montre que, dans des conditions réelles d’entretien et non plus seulement dans des études en laboratoire, la répétition des interrogatoires présente au moins deux avantages. Si c’est au cours du premier entretien que les enfants se sont souvenus du plus grand nombre de détails concernant les événements, environ 25 % des informations dévoilées dans le second sont nouvelles. En outre, dans la seconde entrevue, la proportion des détails centraux sur les détails périphériques est plus grande que dans la première. Ces bénéfices sur la mémoire des victimes présumées sont néanmoins soumis à deux impératifs : les entretiens privilégient les questions ouvertes et le délai entre les interrogatoires est court. De plus, aucune information dans l’étude ne permet de juger l’exactitude des informations rapportées par les enfants.

Les auteurs de la recherche sont surpris de constater que le nombre de détails répétés par les enfants d’un entretien à l’autre est peu élevé : environ 37 % des informations sont réitérées dans le second interrogatoire (les enfants plus âgés sont plus consistants dans leur propos par rapport aux plus jeunes). En aucun cas, l’oubli ne peut expliquer ce résultat puisque le délai entre les deux interrogatoires est très court.

Les auteurs avancent deux raisons probables. Premièrement, les enfants se sont concentrés sur les éléments les plus significatifs dans le second entretien, ce point de vue étant confirmé par la proportion plus importante des détails centraux relativement aux détails périphériques dans la seconde interview. Deuxièmement, le dernier entretien a été plus court que le premier. Les enquêteurs ont reconnu que les enfants ont eu de grandes difficultés à participer à deux interrogatoires successifs. Ils ont donc intentionnellement limité leur questionnement dans le second. De plus, les enfants ont été réticents à répondre à nouveau à une question qui leur avait déjà été posée en arguant « Vous le savez déjà » ou « Je vous l’ai déjà dit ».

Un peu de terminologie

Hypermnésie. Augmentation du nombre de souvenirs rappelés suite aux différents entretiens. Un plus grand nombre d’éléments nouveaux doivent être remémorés que de détails anciens oubliés.

Questions ouvertes. Questions invitant le témoin à se souvenir librement des expériences vécues.

Réminiscence. Le témoin se souvient de nouveaux détails qu’il ne s’était pas remémoré précédemment.

Références :

Ceci, S. J., & Bruck, M. (1998). L’enfant-témoin. Une analyse scientifique des témoignages d’enfants. Bruxelles : De Boeck.

Hershkowitz, I., & Terner, A. (2007). The effects of repeated interviewing on children’s forensic statements of sexual abuse. Applied Cognitive Psychology, 21, 1131-1143.

Orbach, Y., Hershkowitz, I., Lamb, M. E., Sternberg, K. J., Esplin, P. W., & Horowitz, D. (2000). Assessing the value of structured protocols for forensic interviews of alleged child abuse victims. Child Abuse & Neglect, 24, 733-752.

Mots-clés :

Témoignage, Abus sexuels infantiles, Mémoire, Entretiens répétés, Enfants