Sommeil et faux souvenirs [Mise à jour]

30 décembre 2009 par Frank Arnould

Faut-il s’inquiéter du sommeil des témoins oculaires ?

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Après un apprentissage, le sommeil a des vertus bénéfiques sur la consolidation à long terme des traces mnésiques, un phénomène aujourd’hui bien documenté (Diekelmann & Born, 2010 ; Rauchs, Bertran, Gaubert, Desgranges, & Eustache, 2011). Que sait-on de son rôle éventuel dans la formation de faux souvenirs ? À vrai dire, pas grand-chose ! Heureusement, plusieurs équipes de recherche viennent de publier des données apportant les premiers éléments de réponse à cette question.

Toutes les études ont recours au paradigme DRM [1], une épreuve de mémoire connue pour provoquer facilement en laboratoire la création de faux souvenirs. Les participants doivent mémoriser des listes de mots, chacune d’elles étant construite d’une manière bien particulière. Tous les mots étudiés d’une liste (par exemple : chanson, instrument, orchestre, piano, chant…) sont sémantiquement associés à un autre mot (musique) qui n’est pas présenté (le mot critique).

Dans ce type de test, les personnes évoquent ou reconnaissent ensuite à tort les mots critiques à des taux souvent élevés en raison des liens associatifs qu’ils partagent avec les mots étudiés (voir Gallo, 2006, pour une revue de la littérature concernant ce paradigme expérimental).

De quelle manière le sommeil influence-t-il la présence de faux souvenirs dans une tâche DRM ? Tout pourrait bien dépendre de la façon dont est testée la mémoire des sujets.

Dans une tâche de reconnaissance, les personnes ayant été privées de sommeil après l’étude des listes génèrent ensuite un plus grand nombre de faux souvenirs que les personnes ayant pu dormir (Diekelmann, Landolt, Lahl & Wagner, 2008). En outre, la possibilité de dormir après l’apprentissage réduit l’occurrence de fausses reconnaissances par rapport à l’état de veille (Fenn, Gallo, Margoliash, Roediger, & Nusbaum, 2009). Le sommeil aurait donc ici un effet plutôt protecteur contre les faux souvenirs.

Ce ne serait plus le cas quand les participants doivent évoquer le plus grand nombre possible de mots étudiés. L’apparition de mots critiques dans le rappel libre est plus fréquente après une période de sommeil que de veille (Payne et coll., 2009) ! De plus, selon les résultats d’une toute nouvelle étude, sommeil et privation de sommeil provoquent une augmentation du rappel de mots critiques, mais seulement chez les personnes ayant une mémoire moins performante (Dickerman, Born, & Wagner, 2010).

L’ensemble de ces résultats soulève plusieurs questions, en particulier les deux suivantes : pour quelle raison rappel et reconnaissance réagissent-ils différemment au sommeil dans une tâche DRM ? Les souvenirs autobiographiques mémorisés en dehors du laboratoire subissent-ils son influence de la même manière ?

Références :

Deese, J. (1959). On the prediction of occurence of particular verbal intrusions in immediate recall. Journal of Experimental Psychology, 58(1), 17-22.

Diekelmann, S., & Born, J. (2010). The memory function of sleep. Nature Reviews Neuroscience, 11(2). doi:10.1038/nrn2762

Diekelmann, S., Born, J., & Wagner, U. (2010). Sleep enhances false memories depending on general memory performance. Behavioural Brain Research, 208(2), 425-429.

Diekelmann, S., Landolt, H., Lahl, O., Born, J., & Wagner, U. (2008). Sleep loss produces false memories. PLoS ONE, 3(10), e3512.

Fenn, K. M., Gallo, D. A., Margoliash, D., Roediger, H. L., & Nusbaum, H. C. (2009). Reduced false memory after sleep. Learning & Memory, 16(9), 509-513.

Gallo, D.A. (2006). Associative illusions of memory : False memory research in DRM and related tasks. New York : Psychology Press.

Rauchs, G., Bertran, F., Gaubert, M., Desgranges, B., & Eustache, F. (2011). Liens entre sommeil et mémoire au fil de la vie. Revue de Neuropsychologie, Neurosciences Cognitives et Cliniques, 3(1), 33–40. doi:10.1684/nrp.2011.0164

Roediger, H.L., & McDermott, K.B. (1995). Creating false memories : Remembering words not presented in the lists. Journal of Experimental Psychology : Learning, Memory, and Cognition, 21(4), 803-814.

Payne, J. D., Schacter, D. L., Propper, R. E., Huang, L., Wamsley, E. J., Tucker, M. A., et al. (2009). The role of sleep in false memory formation. Neurobiology of Learning and Memory, 92(3), 327-334.

Mots clés :

Faux souvenirs - Sommeil - Paradigme DRM - Mémoire - Cognition - Adultes

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Crédit photo :

Masked Malayan

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Publié le 3 septembre 2009
Mis à jour le 30 décembre 2009


[1] Ce sigle dérive du nom des auteurs ayant inventé et perfectionné cette technique, à savoir Deese (1959), Roediger & McDermott (1995).