Souvenirs alcoolisés : myopie et hypervigilance [Mise à jour]

30 mars 2012 par Frank Arnould

La consommation d’alcool détériorerait la mémoire des informations périphériques d’une scène sociale.

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Selon les résultats d’une enquête américaine, 90 % des experts scientifiques du témoignage oculaire interrogés pensent que la consommation d’alcool détériore la mémoire des personnes et des faits, à tel point que cette donnée, affirment-ils, peut être présentée devant une cour de justice (Kassin, Tubb, Hosch, & Memon, 2001). Une expérience montre aussi que des étudiants américains, devant endosser le rôle d’un juré, jugent que l’alcoolisation au moment des faits perturbe la capacité d’un témoin ou d’une victime à identifier l’auteur d’une agression sexuelle ou non sexuelle (Evans & Schreiber Compo, 2010).

Une recherche récente suggère néanmoins que l’effet de l’alcool sur la mémoire est plus complexe qu’on ne le croit, tout particulièrement quand sont testés les souvenirs d’une situation sociale, dans laquelle les individus se sentent personnellement impliqués (Schreiber Compo et al., 2011).

Les participants de l’étude interagissent avec un barman. Ce faisant, ils consomment des boissons alcoolisées (groupe alcool), très peu alcoolisées, tout en croyant siroter des breuvages plus alcoolisés qu’ils ne le sont en réalité (groupe placebo) ou un jus de fruits sans alcool (groupe contrôle).

Que retiennent ces différentes personnes de l’évènement qu’elles viennent de vivre ? Les témoins alcoolisés se souviennent tout aussi bien des détails centraux de la scène [1] que les sujets des deux autres groupes. Par contre, l’alcool perturbe leur capacité à se souvenir correctement des éléments périphériques de la situation [2].

Ces résultats confirment la théorie de la « myopie alcoolique » (alcohol myopia), selon laquelle la consommation d’alcool provoquerait un rétrécissement de l’attention des sujets, ayant pour conséquence de réduire l’étendue des indices internes et externes qui peuvent être perçus et traités (voir Encadré).

Les individus du groupe placebo sont les témoins les plus prudents, puisqu’ils sont les plus nombreux à manifester de l’incertitude vis-à-vis de leurs souvenirs et à répondre « Je ne sais pas ». Ces données, notent les chercheurs, sont compatibles avec l’hypothèse d’hypervigilance, selon laquelle les sujets déploieraient différentes stratégies pour compenser les effets attendus de l’alcoolisation. Ainsi, dans cette étude, les personnes se croyant alcoolisées présentent une sensibilité accrue aux soucis que peut causer l’alcool sur leur mémoire. Par conséquent, elles déclarent plus spontanément leur incertitude ou leur manque de souvenirs. L’alcoolisation réelle, poursuivent les psychologues, pourrait inhiber cette capacité de contrôle métacognitif.

Myopie alcoolique : une théorie pas toujours confirmée

Une étude récente (van Oorsouw & Merckelbach, 2012), portant sur la mémoire d’un crime, n’a pas vraiment confirmé la théorie de la myopie alcoolique. Cette thèse, rappelons-le, propose que la consommation d’alcool provoquerait un rétrécissement de l’attention, ce qui perturberait la mémoire des informations périphériques, mais épargnerait celle des détails centraux d’un évènement.

Les chercheurs ont abordé des individus sobres, modérément ou fortement alcoolisés [3] dans des bars de la ville de Maastricht, aux Pays-Bas. Ils leur ont demandé de regarder, individuellement, l’enregistrement vidéo d’un cambriolage en s’imaginant être à la place du voleur. Trois à cinq jours plus tard, alors qu’ils étaient tous sobres, les participants ont été conviés à se souvenir librement du crime, puis à répondre à différentes questions spécifiques sur les faits.

Contrairement à ce que prédisait la théorie de la myopie alcoolique, les résultats ont montré que les individus alcoolisés se sont rappelés librement d’un moins grand nombre de détails centraux que les individus sobres. Le rappel libre des détails périphériques a été certes moins complet chez les individus fortement alcoolisés par rapport aux individus sobres, mais aucune différence significative n’a été relevée entre individus modérément alcoolisés et sobres. Concernant les réponses aux questions spécifiques, les personnes alcoolisées se sont moins bien souvenues des détails centraux et périphériques que les individus sobres.

Des différences méthodologiques existent entre cette étude et celle de Schreiber Compo et coll. (2011) relatée plus haut comme, par exemple, sobriété versus emprise de l’alcool au moment du test de mémoire, faible implication versus forte implication dans le scénario, scénario criminel versus scénario non criminel, test de mémoire différé versus immédiat. Une ou plusieurs de ces divergences pourraient expliquer, au moins en partie, les données contradictoires de ces deux recherches concernant le phénomène de myopie alcoolique.

Références :

Evans, J.R., & Schreiber Compo, N. (2010). Mock jurors’ perceptions of identifications made by intoxicated eyewitnesses. Psychology, Crime & Law, 16(3), 191-210.

Kassin, S. M., Tubb, V. A., Hosch, H. M., & Memon, A. (2001). On the « general acceptance » of eyewitness testimony research. A new survey of the experts. American Psychologist, 56(5), 405-416.

Schreiber Compo, N., Evans, Jacqueline R., Carol, R. N., Kemp, D., Villalba, D., Ham, L. S., & Rose, S. (2011). Alcohol intoxication and memory for events : A snapshot of alcohol myopia in a real-world drinking scenario. Memory, 19(2), 202-210.

van Oorsouw, K., & Merckelbach, H. (2012). The effects of alcohol on crime‐related memories : A field study. Applied Cognitive Psychology, 26(1), 82–90.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Alcool – Détails centraux et périphériques – Mémoire – Cognition – Myopie due à l’alcool – Hypervigilance – Métacognition – Interaction sociale – Adultes

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Crédit photo :

aquiggle

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Mis en ligne le 11 avril 2011
Mis à jour le 30 mars 2012


[1] Par exemple, l’apparence physique du barman.

[2] Par exemple, des informations sur le bar.

[3] Le taux d’alcoolémie a été mesuré par la concentration d’alcool dans la respiration, puis convertie en concentration d’alcool dans le sang.