Souvenirs d’enfance : réalité ou fiction ?

7 mai 2010 par Frank Arnould

L’analyse verbale de récits autobiographiques permettrait de distinguer les souvenirs d’enfance réels et imaginés.

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L’imagerie guidée est parfois utilisée comme technique d’aide à la récupération de souvenirs oubliés d’agressions sexuelles infantiles. Les patients sont ainsi incités à imaginer des scénarios proposés par le psychothérapeute (Lynn & Loftus, 2008).

Cependant, cette méthode ne serait pas sans danger. Plusieurs recherches expérimentales montrent effectivement que les personnes sont plus certaines d’avoir vécu dans leur enfance des évènements hypothétiques après les avoir imaginés. L’imagination constitue donc une source potentielle de fausses croyances et de faux souvenirs autobiographiques (Garry, Manning, & Loftus, 1996 ; Mazzoni & Memon, 2003)

Selon les résultats d’une expérience publiée par Elisa Krackow, de l’Université de Virginie de l’Ouest, aux États-Unis, il serait néanmoins possible de distinguer les souvenirs réels des souvenirs imaginés (Krackow, 2010).

La psychologue propose tout d’abord à des étudiants de répondre à un questionnaire. Ils doivent y indiquer leur niveau de certitude d’avoir vécu différentes situations avant l’âge de 10 ans. Les participants doivent ensuite imaginer deux évènements critiques, choisis dans ce questionnaire, qu’ils pensaient initialement ne pas avoir vécus étant enfant. L’un est de nature émotionnelle, l’autre étant émotionnellement neutre. Le contenu verbal des récits qu’ils font de ces situations est comparé à celui de personnes certaines de les avoir vécues.

Les analyses [1] montrent que les souvenirs d’évènements vécus sont plus longs et incluent un plus grand nombre de mots relatifs à des processus cognitifs que les souvenirs imaginés. Par contre, ces derniers comportent un plus grand nombre de références aux émotions. Aucune différence n’est constatée entre souvenirs réels et imaginés concernant le nombre de mots relatifs aux impressions perceptives.

Les résultats indiquent également que les récits de l’évènement émotionnel sont tout aussi longs que les récits de l’évènement neutre. En revanche, les mots relatifs aux émotions et aux impressions perceptives sont plus nombreux dans le premier cas que dans le second. Ce sont les récits de l’évènement neutre qui présentent le plus grand nombre de mots faisant référence à des processus cognitifs.

Cette méthode d’analyse verbale des récits, inspirée de la théorie du contrôle de la réalité (Johnson & Raye, 1981), pourrait devenir très utile dans un contexte légal, conclue l’auteur. En effet, ce domaine ne dispose toujours pas de techniques permettant de distinguer de manière fiable les vrais des faux souvenirs.

L’enthousiasme de la psychologue mérite néanmoins d’être tempéré. Premièrement, certaines prédictions de la théorie ne sont pas confirmées dans l’étude. Par exemple, si la théorie prévoit que les faux souvenirs incluent plus souvent des références à des opérations cognitives que les vrais souvenirs, c’est le contraire qui est observé. Deuxièmement, les critères issus de cette théorie se sont révélés inefficaces pour distinguer vrais et faux souvenirs chez l’enfant (Otgaar, Candel, Memon, & Almerigogna, sous presse).

Références :

Garry, M., Manning, C., & Loftus, E. (1996). Imagination inflation : Imagining a childhood event inflates confidence that it occurred. Psychonomic Bulletin & Review, 3(2), 208-214.

Johnson, M., & Raye, C. L. (1981). Reality monitoring. Psychological Review, 88(1), 67-85.

Krackow, E. (2010). Narratives distinguish experienced from imagined childhood events. The American Journal of Psychology, 123(1), 71-80.

Lynn, S., & Loftus, E. (2008). Memory recovery techniques in psychotherapy : Problems and pitfalls. In S. Lilienfeld, J. Ruscio, & S. Lynn (Eds.), Navigating the Mindfield : A Guide to Separating Science from Pseudoscience in Mental Health. (p. 283-302). New York : Prometheus Books.

Mazzoni, G., & Memon, A. (2003). Imagination can create false autobiographical memories. Psychological Science, 14(2), 186-188.

Otgaar, H., Candel, I., Memon, A., & Almerigogna, J. (sous presse). Differentiating between children’s true and false memories using reality monitoring criteria. Psychology, Crime & Law.

Mots clés :

Faux souvenirs – Contrôle de la réalité – Mémoire – Cognition – Adultes

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Avolore
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[1] Le contenu verbal des récits est analysé par le programme informatique Linguistic Inquiry and Word Count.