Témoignage oculaire et souvenirs d’un évènement émotionnel

2 décembre 2011 par Frank Arnould

Une expérience révèle que les personnes peuvent se souvenir avec précision des détails centraux et périphériques d’un incident.

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L’émotion agirait-elle en donnant un coup de projecteur sur les détails centraux d’une scène ?

Les relations qu’entretiennent émotion et mémoire attisent la curiosité des chercheurs depuis de nombreuses années. Les études publiées jusqu’à ce jour révèlent que ces relations sont particulièrement complexes. Par exemple, de nombreuses expériences ont montré que les détails centraux d’une situation émotionnelle sont souvent mieux rappelés que ses détails périphériques (Christianson, 1992 ; Levine & Edelstein, 2009).

Ce phénomène de « rétrécissement des souvenirs » (memory narrowing en anglais), a été constaté aussi bien dans des études sur le terrain que dans des expériences de laboratoire. Cependant, chacune de ces approches présente des avantages et des inconvénients pour l’appréhender. Les études sur le terrain ne permettent pas aux chercheurs d’avoir un contrôle suffisant des facteurs en jeu pour tirer des conclusions avec certitude. Par contre, elles présentent un niveau élevé de validité écologique. Dans les expériences de laboratoire, les chercheurs disposent d’un plus grand contrôle sur les variables, mais les résultats obtenus dans ces circonstances artificielles sont plus difficiles à généraliser à des situations réelles.

Des psychologues italiens ont donc imaginé une situation qui combinait les avantages de ces deux types d’études, tout en espérant éliminer leurs désavantages (Lanciano & Curci, 2011). Quatre-vingt-quinze étudiants d’université ont été perturbés par l’intrusion soudaine, et soigneusement mise en scène, d’un complice des expérimentateurs dans leur salle de cours. Le complice s’était mis à hurler des paroles incompréhensibles et à s’agiter en tout sens avant de quitter les lieux. L’incident s’est donc déroulé au cours d’une situation naturelle, mais contrôlée par les chercheurs.

Immédiatement après l’incident, les étudiants ont été invités à se souvenir des faits, d’abord librement, puis en répondant à des questions plus ciblées sur les détails centraux de l’intrusion (localisation de l’intrus, manière dont il était habillé) et sur ses aspects périphériques (jour de la semaine pendant lequel avait eu lieu l’incident, moment de la journée, position d’autres personnes présentes sur les lieux, habillement d’autres personnes, météo du jour, détail auditif ou olfactif, position d’un objet particulier dans la salle de cours). Cinq mois plus tard, les participants ont une nouvelle fois été priés de se souvenir des faits selon le schéma précédent.

Dans le rappel libre des faits, les témoins de l’incident se sont souvenus avec plus de précision des détails centraux que des détails périphériques de l’incident. Par contre, dans les questions plus ciblées, les détails périphériques ont été rappelés avec plus d’exactitude que les détails centraux. Avec le temps, les souvenirs des détails centraux et périphériques sont devenus moins précis, le déclin étant plus marqué pour les détails périphériques.

Ainsi, ces résultats indiquent que, en fonction de la manière dont leurs souvenirs ont été testés, les personnes se sont souvenues à la fois des détails centraux et périphériques d’une scène émotionnelle. Le phénomène de rétrécissement des souvenirs est apparu seulement dans les déclarations libres, les témoins ayant privilégié les aspects centraux de l’incident. Quand leurs souvenirs ont été sondés plus spécifiquement, ils ont alors pu se remémorer avec précision des informations périphériques. Cependant, une recherche récente (Rush, Quas, & Yim, 2011) a montré que les participants (enfants et jeunes adultes) ayant vécu une situation avec un stress intense présentaient un rétrécissement des souvenirs en réponse à des questions directes sur l’évènement. Par contre, ceux l’ayant vécu avec un stress moins elevé amélioraient leur mémoire des détails périphériques.

Le rétrécissement des souvenirs n’a pas toujours été constaté dans les recherches étudiant la mémoire d’une scène ou de stimuli émotionnels. L’une des tâches des chercheurs est donc de cerner les conditions dans lesquelles ce phénomène est plus susceptible d’apparaître et de mieux comprendre les mécanismes qu’il met en jeu (voir, par exemple, Levine & Edelstein, 2009).

Références :

Christianson, S. A. (1992). Emotional stress and eyewitness memory : A critical review. Psychological Bulletin, 112(2), 284-309.

Lanciano, T., & Curci, A. (2011). Memory for emotional events : The accuracy of central and peripheral details. Europe’s Journal of Psychology, 7(2), 323-336. Accès libre en ligne.

Levine, L. J., & Edelstein, R. S. (2009). Emotion and memory narrowing : A review and goal-relevance approach. Cognition & Emotion, 23(5), 833.

Rush, E. B., Quas, J. A., & Yim, I. S. (2011). Memory narrowing in children and adults. Applied Cognitive Psychology, 25(6), 841-849.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Mémoire – Émotion – Rétrécissement des souvenirs- Cognition – Adultes jeunes

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