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Témoignages d’enfants : les aides non verbales aident-elles vraiment ?

10 août 2012 par Frank Arnould

Les aides non verbales (dessins, poupées) n’apporteraient aucun bénéfice quand elles sont introduites pendant un entretien verbal respectant les bonnes pratiques en matière de recueil des témoignages d’enfants.

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Dans les affaires d’enfants présumés victimes d’agressions sexuelles, les professionnels introduisent parfois des accessoires non verbaux pendant les entretiens. Par exemple, ils peuvent demander à leurs jeunes interlocuteurs de dessiner la scène d’agression, d’indiquer les attouchements sur un croquis représentant un enfant ou sur une poupée. De cette manière, les professionnels espèrent aider les enfants à surmonter leurs difficultés verbales, mnésiques et émotionnelles.

Ces méthodes sont populaires. Pourtant, leur statut scientifique et leur utilité restent controversés (Brown, 2011 ; Ceci & Bruck, 1998 ; Poole, Bruck, & Pipe, 2011). Que ce soit pour révéler ou clarifier des faits d’attouchements corporels, une nouvelle étude suggère qu’elles n’apporteraient en fait aucun bénéfice quand elles sont introduites au cours d’un entretien verbal respectant les recommandations des experts en psychologie légale (Salmon, Pipe, Malloy, & Mackay, 2012).

Dans la première expérience, des enfants de 5 à 7 ans participent à une activité récréative au cours de laquelle un adulte touche, de manière inoffensive, différents endroits de leur corps (contacts sur les épaules, les bras, les jambes, les mains et les pieds).

Une semaine plus tard, les enfants sont d’abord interrogés verbalement à propos de cet évènement à l’aide du protocole du NICHD. Brièvement, ce protocole est un entretien structuré faisant une large place au questionnement ouvert, permettant ainsi aux enfants de relater les faits librement, selon leur propre point de vue et avec leurs mots (Cyr & Dion, 2006 ; Hershkowitz, Fisher, Lamb, & Horowitz, 2007 ; Lamb, Orbach, Hershkowitz, Esplin, & Horowitz, 2007). Le questionnement ouvert permet de recueillir des déclarations de meilleure qualité que le questionnement spécifique, dirigé ou suggestif. Pour cette raison, ce principe est recommandé par une majorité des experts du recueil des témoignages oculaires.

Après ce premier entretien verbal, une partie des enfants est invitée à dessiner, pendant cinq minutes, la scène vécue une semaine plus tôt. Les autres enfants réalisent, à la place, un puzzle. Puis, un nouvel entretien verbal est proposé à l’ensemble des participants.

Les résultats montrent que, dans le second entretien verbal, les enfants se souviennent de détails supplémentaires par rapport au premier entretien, aussi bien après avoir dessiné la scène vécue qu’après avoir réalisé un puzzle. Le dessin n’a donc apporté aucun bénéfice sur la qualité des déclarations des enfants, même en ce qui concerne leurs souvenirs des attouchements corporels. Autrement dit, les enfants rapportent de nouveaux détails quand ils sont interrogés une seconde fois, sans que cela soit lié à la réalisation du dessin. Les chercheurs observent aussi que, dans le second entretien, la précision des déclarations a globalement diminué dans les deux groupes d’enfants.

Dans la seconde expérience, des enfants de 5 à 7 ans sont interrogés sur la même activité récréative que celle utilisée dans la première expérience, scène qu’ils ont vécue une semaine auparavant. Le recueil de leurs déclarations s’effectue toujours avec le protocole du NICHD. Un croquis représentant une personne ou des poupées sont utilisés avec certains enfants pour confirmer ou clarifier des attouchements rapportés verbalement.

Dans les faits, les enfants ayant été interrogés avec ces accessoires non verbaux ne rapportent pas plus d’informations en général, et sur les attouchements en particulier, que les enfants interrogés uniquement de manière verbale. L’introduction de ces accessoires n’a pas diminué la précision des informations rapportées. Toutefois, ces méthodes conduisent les interviewers à utiliser un plus grand nombre de questions directives. Pour cette raison, les chercheurs ne recommandent pas leur utilisation, d’autant plus que des recherches antérieures ont montré les dangers potentiels de tels outils quand ils sont utilisés de manière inappropriée.

Bien sûr, l’innocuité des attouchements corporels auxquels sont soumis les jeunes participants limite la généralisation des résultats de ces expériences aux situations d’agressions sexuelles. Toutefois, les auteurs font remarquer que les agressions apparaissent souvent au cours d’activités quotidiennes comme border l’enfant dans son lit ou regarder la télévision. Les agresseurs profitent de ces situations pour faire croire qu’ils touchent de manière accidentelle l’enfant et s’en servent comme stratagème dans les phases précoces des agressions (p.379).

Références :

Brown, D. A. (2011). The use of supplementary techniques in forensic interviews with children. In M. E. Lamb, D. J. La Rooy, L. C. Malloy, & C. Katz (Éd.), Children’s Testimony : A Handbook of Psychological Research and Forensic Practice (p. 217-249). Chichester : Wiley-Blackwell.

Ceci, S. J., & Bruck, M. (1998). L’enfant-témoin. Une analyse scientifique des témoignages d’enfants. Bruxelles : De Boeck.

Cyr, M., & Dion, J. (2006). Quand des guides d’entrevue servent à protéger la mémoire des enfants : l’exemple du protocole NICHD. Revue Québecoise de Psychologie, 27(3), 157-175.

Hershkowitz, I., Fisher, S., Lamb, M. E., & Horowitz, D. (2007). Improving credibility assessment in child sexual abuse allegations : The role of the NICHD investigative protocol. Child Abuse & Neglect, 21(2), 99-110.

Lamb, M. E., Orbach, Y., Hershkowitz, I., Esplin, P. W., & Horowitz, D. (2007). A structured forensic interview protocol improves the quality and informativeness of investigative interviews with children : A review of research using the NICHD Investigative Interview Protocol. Child Abuse & Neglect, 31(11-12), 1201-1231.

Poole, D. A., Bruck, M., & Pipe, M.-E. (2011). Forensic interviewing aids : Do props help children answer questions about touching ? Current Directions in Psychological Science, 20(1), 11 -15. doi:10.1177/0963721410388804

Salmon, K., Pipe, M.-E., Malloy, A., & Mackay, K. (2012). Do non-verbal aids increase the effectiveness of ‘Best Practice’ verbal interview techniques ? An experimental study. Applied Cognitive Psychology, 26(3), 370–380. doi:10.1002/acp.1835

Mots clés :

Témoignage oculaire – Agressions sexuelles – Abus sexuels – Attouchements – Dessin – Croquis — Poupées – NICHs – Entretien – Mémoire – Cognition – Mineurs – Enfants d’âge préscolaire – Enfants d’âge scolaire.

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Sous-rubrique Actualités de la recherche – Témoignages d’enfants

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Plinberg
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