Témoignages oculaires : des émotions ou des faits

19 décembre 2012 par Frank Arnould

Les témoins oculaires exprimant leurs émotions détérioreraient leur mémoire des faits.

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Assister à un crime est une situation la plupart du temps émotionnellement pénible. Les témoins éprouvent souvent le besoin de parler ensuite de ce qu’ils ont ressenti. Une étude confirme le fait que l’expression de ces émotions peut ensuite détériorer la mémoire des faits (Soleti, Curci, Bianco, & Lanciano, 2012).

Cent-vingt-six volontaires sont conviés à une expérience sur la mémoire. Les participants sont répartis dans des groupes de six personnes. Chaque groupe visionne l’enregistrement vidéo d’une altercation entre deux individus. En réalité, deux vidéos sont projetées, chacune filmant la scène selon une perspective différente de l’autre. Trois personnes visionnent une version du film sur un écran, les trois autres regardant la version alternative sur un écran différent. L’expérimentateur fait cependant croire à tous les membres du groupe que la vidéo est la même pour tous. Cette manipulation a pour but de rapprocher l’expérience des conditions réelles de témoignage : sur le terrain, la présence de plusieurs témoins est une situation courante (Paterson & Kemp, 2006 ; Skagerberg & Wright, 2008) et ceux-ci ne voient pas toujours la scène de crime sous le même angle.

Quelques minutes plus tard, les « témoins » doivent se souvenir librement et individuellement de la scène à laquelle ils ont assisté. Puis, l’expérimentateur invite les membres de chaque groupe à en discuter ensemble. Certains groupes devront parler des émotions ressenties et d’autres s’en tenir aux faits. Cet aspect de la procédure permet également de rapprocher le plus possible l’étude des conditions réelles de témoignage : des études montrent en effet que les témoins présents sur les lieux d’un crime discutent fréquemment entre eux (Paterson & Kemp, 2006 ; Skagerberg & Wright, 2008). Dans la situation contrôle, aucune discussion entre témoins n’est exigée. L’expérience se termine par un nouveau rappel individuel de l’altercation.

Les résultats montrent clairement que la discussion émotionnelle détériore significativement la précision des souvenirs des faits dans le second rappel individuel par rapport au premier, alors que la discussion factuelle n’a aucun effet. De plus, aucune différence statistiquement significative n’est constatée dans le second rappel entre condition de discussion factuelle et situation contrôle.

Pour les auteurs de l’étude, le fait de raconter une scène sous l’angle émotionnel entrainerait la formation d’un schéma organisateur de l’évènement. Ce schéma biaiserait ensuite le rappel au détriment des faits.

Cette recherche soulève une question qui mériterait un examen de la part de chercheurs : les cellules d’aide et de soutien psychologiques qui proposent à certains témoins ou victimes de parler des sentiments, pensées et émotions ressentis au moment du crime pourraient-elle alors exercer une influence néfaste sur leur mémoire des faits ?

Références :

Paterson, H. M., & Kemp, R. I. (2006). Co-witnesses talk : A survey of eyewitness discussion. Psychology, Crime & Law, 12(2), 181‑191. doi:10.1080/10683160512331316334

Skagerberg, E. M., & Wright, D. B. (2008). The prevalence of co-witnesses and co-witness discussions in real eyewitnesses. Psychology, Crime & Law, 14(6), 513‑521. doi:10.1080/10683160801948980

Soleti, E., Curci, A., Bianco, A., & Lanciano, T. (2012). Does talking about emotions influence eyewitness memory ? The role of emotional vs. factual retelling on memory accuracy. Europe’s Journal of Psychology, 8(4), 632‑640. doi:10.5964/ejop.v8i4.526. Accès libre en ligne.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Émotion – Mémoire – Cognition – Discussion entre témoins – Adultes

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Crédit photo :

Engin Erdogan
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