Témoignages oculaires : dire, c’est croire !

2 octobre 2009 par Frank Arnould

Une étude suggère que les témoins oculaires adapteraient leur description d’un suspect présentant un comportement ambigu en fonction de leur auditoire. Conséquence : leurs jugements et souvenirs du crime s’en trouveraient modifiés.

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Les psychologues savent aujourd’hui que les témoins oculaires peuvent intégrer dans leurs souvenirs d’un crime des éléments communiqués par un autre témoin (voir, par exemple Wright, Memon, Skagerberg, & Gabbert, 2009, pour une revue de la question). Mais ils ne sont pas que des recepteurs passifs d’informations, ils en sont aussi des producteurs actifs.

Des recherches de psychologie sociale montrent que les personnes devant décrire un individu au comportement ambigu ajustent leur message en fonction de leur auditoire. Par exemple, ils le décrirons comme économe si leur interlocuteur lui est favorable, et comme avare s’il lui est défavorable.

Ces discours peuvent ensuite modifier leurs jugements et souvenirs de l’individu. Autrement dit, les personnes finissent par croire et se remémorer ce qu’elles ont dit et non ce qu’elles ont réellement vu ! L’apparition de ce phénomène « dire, c’est croire » (« saying-is-believing effect »), comme le nomment les chercheurs, est néanmoins soumise à certaines conditions (voir Echterhoff, Higgins & Levine, 2009, pour une synthèse de la littérature).

Une équipe de psychologues dirigée par René Kopietz, de l’Université de Bielefeld en Allemagne, vient de découvrir un effet similaire dans une situation de témoignage oculaire. Les participants à l’expérience, tous étudiants d’université, sont témoins d’une rixe entre deux individus A et B [1]. La scène est suffisamment ambiguë pour qu’il leur soit difficile de décider qui est vraiment responsable de l’incident.

Les chercheurs constatent tout d’abord que les participants décrivent plus négativement l’individu A à un autre témoin de la scène s’ils savent que leur interlocuteur juge défavorablement ce suspect (par rapport à un interlocuteur le jugeant favorablement). Les témoins adaptent donc bien leur discours à leur auditoire.

Quelques minutes après avoir rédigé leur description, les participants sont invités à se remémorer les faits et à émettre différents jugements sur l’individu A. Quand l’autre témoin ayant une impression défavorable de l’individu A (par rapport à celui en ayant une favorable) leur a été présenté comme étant lui-même étudiant, mais sans aucun autre détail supplémentaire, les participants rapportent alors un plus grand nombre d’informations négatives sur l’individu A, le jugent plus fréquemment responsable de la rixe et estiment qu’il devra faire l’objet d’une peine plus lourde. Quand l’autre témoin leur a été présenté comme étant un étudiant d’une spécialité différente de la leur, ils paraissent moins motivés à partager avec lui un même point de vue sur l’incident. Aucun effet du discours sur la mémoire et sur les jugements de la scène n’est alors constaté.

Cette expérience montre que l’effet « dire, c’est croire » existe quand des témoins oculaires décrivent le comportement ambigu d’individus, mais qu’il est tributaire de la nature de l’auditoire. Il se manifeste quand les témoins se sentent proches de leur interlocuteur, la motivation à partager un point de vue commun sur la scène jouant un rôle important dans ce phénomène.

Cette étude montre également qu’une information très générale (le fait qu’un autre témoin apprécie ou non le suspect) peut dans ces circonstances influencer les croyances et la mémoire d’une personne.

Références :

Echterhoff, G., Higgins, E.T., & Levine, J.M. (2009). Shared reality : Experiencing commonality with other’s inner states about the world. Perspectives in Psychological Science, 4(5), 496-521.

Kopietz, R., Echterhoff, G., Lang, S., Krämer, N., & Higgins, E. T. (2009). Audience-tuning effects on memory : The role of audience status in sharing reality. Social Psychology, 40(3), 150-163.

Wright, D. B., Memon, M., Skagerberg, E.M., & Gabbert, F. (2009). When Eyewitnesses Talk. Current Directions in Psychological Science, 18(3), 174-178.

Mots clés :

Témoignage oculaire – Influence sociale – Biais de mémoire – Adultes

Crédit photo :

pfv
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[1] Celle-ci est présentée au moyen d’un enregistrement vidéo.